Au pied de la lettre

L’interprétation du chanteur au risque de la pensée lacanienne…

Lacan est mort il y a trente ans. Sa pensée, profondément originale, iconoclaste dirait-on aujourd’hui, et sans concessions est donc à nouveau sous les feux de l’actualité. De quoi la (re)découvrir, et se demander en quoi elle interpelle l’artiste-interprète et son guide (« coach ») et les entraîne à repenser ce que l’on nomme « interprétation »

L’interprétation (ce qu’il y a entre…) consisterait, si l’on se réfère aux théoriciens du théâtre -les seuls en réalité à l’avoir théorisée- à plonger en soi pour retrouver des émotions personnelles et les utiliser pour en « imbiber » un texte. Prendre à son compte les mots de l’auteur, faire siennes ses émotions, et les redonner en scène personnalisées, incarnées… Ce serait, et on pardonnera la grosseur du trait, la méthode « Actor’s studio ». Selon une autre école, qu’on pourrait attribuer à l’influence de Grotowski, ce serait le corps du comédien qui serait le vecteur de l’émotion, et son langage corporel qui constituerait la fameuse interprétation. Entre l’auteur et le spectateur, un tiers prête son corps…

Confessons-le: si notre admiration va aux grands artistes capable de mener à son terme l’une ou l’autre démarche (Marlon Brando, Philippe Caubère, pour ne citer que deux illustres exemples), on s’est toujours trouvé incapable de s’y livrer, et l’on est resté paralysé, inhibé, face à ce concept d’interprétation. On a pioché ça et là, chipoté dans la gamelle des comédiens, flairé celle des clowns ou des circassiens, sans y trouver son compte, ni la résonance dans la pratique du chant. Pire, on s’en est culpabilisé, et empêché par la même de risquer quoi que ce soit.

Au fil du travail, et de l’écoute des grands artistes, nous en sommes arrivés à un constat, exposé abruptement: dans le chant, l’interprétation, c’est dire le texte… Lapalissade, enfonçage de portes ouvertes? Sans doute, mais ce travail de fourmi dans la projection du texte, dans le polissage des mots, et même des lettres, on y reviendra, avait au moins un mérite: désacraliser cette notion d’interprétation, en faire un objectif réalisable grâce à un travail enseignable, et non un Himalaya réservé aux seuls Génies, Transcendés et traversés par la Grâce (les « acteurs-saints » de Grotowsky, trans-luminés, les « performers » d’Hollywood, De Niro dans Taxi-driver…)

Résumons notre approche, nourrie d’expériences diverses, et en particulier des travaux de Martina A. Catella, ethnomusicologue et chanteuse: interpréter un texte, ce serait d’abord savoir qui l’a écrit, dans quelles conditions, et à quel usage (« purement artistique », social, politique, religieux, chants de travail, de mariage, etc…). Ce questionnement nous amène à un constat: les formes poétiques ou théâtrales chantées dans notre culture (chansons, mélodies, lieder, arias, à l’exception des oratorios…) n’ont pas de fonction particulière, sinon celle de « distraction ». Cela n’enlève en rien à leur intérêt, elles donnent du sens à notre existence, et nous permettent d’accéder au Symbolique, c’est à dire de supporter le Réel, et ce n’est pas rien… Mais cela amène l’interprète au sens du dispositif, puisqu’il devient bien plus qu’un vecteur traversé par la parole (divine, sociale…), comme c’est le cas dans le chant « fonctionnel », il devient un « transcodeur », en charge de donner du sens à une matière qui n’en a pas.

La suite de la démarche de l’interprète serait de comprendre parfaitement le texte, de le décortiquer : le traduire, décrypter les images, les citations, les références, les figures de style, les jeux formels… Ce serait enfin, en bon Flaubertien, le passer au gueuloir, en polir les voyelles, en révéler les consonnes. Oui, car revenir à la lettre du texte doit se comprendre comme donner à chaque lettre sa pleine valeur. La consonne, élément incarné et rythmique du discours, la voyelle, partie volatile, spirituelle du même discours. Se préoccuper du signifiant, le mot, la lettre, donc, plus que du signifié…

Cet emprunt aux catégories saussuriennes, (et aux fonctions de Jakobson), nous amène à Lacan.

Refusant les dérives introspectives et/ou cognitives de la psychanalyse et de la psychologie, Lacan relit la théorie freudienne à la lumière des travaux des linguistes et des philosophes, et formule ce théorème: l’inconscient est structuré comme un langage, il EST langage. Le psychanalyste n’a donc pas pour rôle de guider son patient dans la re-découverte de ses souvenirs, ni dans la scrutation de ses comportements ou de ses émotions, mais d’écouter ce qui se dit (ou ne se dit pas!), quand « ça parle », c’est à dire quand la parole se libère, et donne accès à l’inconscient… « Le psychanalyste n’est pas un explorateur de continents inconnus ou de grands fonds, c’est un linguiste : il apprend à déchiffrer l’écriture qui est là, sous ses yeux, offerte au regard de tous. Mais qui demeure indéchiffrable tant qu’on n’en connaît pas les lois, la clé. »

Comment ne pas voir dans cette affirmation une confirmation de notre approche? Dire le texte, propulser le signifiant (rien que le signifiant, en l’encombrant le moins possible d’interprétation du signifié), c’est ouvrir une porte sur l’inconscient de l’auteur. Etre dans le sens, l’émotion, ce serait au contraire, utiliser le signifiant comme vecteur d’un autre message inconscient: celui de l’interprète. C’est-à-dire être dans l’imaginaire. Ou plutôt l’Imaginaire.

En effet, en référence aux deux topiques de Freud, Lacan déclare: « Mes trois ne sont pas les siens. Mes trois sont le Réel, l’Imaginaire, et le Symbolique ». Décryptons : le Réel est présent, mais il est indescriptible, innommable et donc impossible à décrire, à comprendre, et même impossible tout court. C’est le langage qui nous permet de le nommer, de le compter, de le décrire, et qui le transforme en Symbolique, en lois, en concepts, en organisation sociale… Entre les failles du langages, dans les interstices entre le Réel et le Symbolique, se glisse l’Imaginaire, notre interprétation de ces deux ordres.

Polir, ciseler notre diction, c’est donc, par la seule force du signifiant, au plus près de celui-ci, (re)créer des ribambelles de signifiés possibles, inscrire le Réel dans le Symbolique, et laisser l’Imaginaire fleurir… De quoi inspirer les coachs vocaux…

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