La Française des Voix: chanter, slammer, rapper, clamer le français.

Nougaro.jpegLa langue française souffre d’une terrible réputation chez de nombreux(ses) chanteuses et chanteurs: elle ne « sonnerait » pas, serait « inchantable »…
Un comble, pour la langue de Villon, de Molière, de Verlaine, mais aussi de Ferré, de Nougaro, de Gainsbourg, de Mc Solar, de Babx, de Grand Corps Malade, j’en passe, et des pas moins bons!

Face à ce constat, certains choisissent d’écrire en anglais (ou … en yaourt!). D’autres chantent le français « à l’anglo-saxonne », très fort, en modifiant les phonèmes, le rythme, et les accents de la langue, créant ainsi une novlangue qui fleurit dans la comédie musicale, le R’n’B, le hip-hop, et une grande partie de la variété, appelons cette manière de faire le « syndrome québécois »! D’autres enfin « susurrent » le français, d’une voix volontairement dé-timbrée, et blanche, c’est la « génération Souchon »…

BabxMais comment ont fait, et font, les autres, ceux qui, loin de transformer le français pour « le faire sonner », en expriment la « substantifique moelle », et savent mettre en valeur sa richesse?

Nous essaierons en nous appuyant sur la pratique de ses artistes « historiques »  et/ou bien vivants, et sur notre expérience auprès de chanteurs de l’hexagone et d’ailleurs, de comprendre les mécanismes du français, ses richesses acoustiques, et d’élaborer une méthode d’interprétation pour les révéler et les mettre en valeur…

Le français du XXème siècle: aaatmoooosphèèèère!!!

Avant de poser des pistes d’interprétation, il convient de se poser une question: lorsque l’on parle de chanter « en français », de quelle langue parle-t-on? Le français que nous parlons a subi de constantes évolutions, depuis l’édit de Villers-Cotterêts qui le consacre langue nationale (et signe l’arrêt de mort des langues régionales, mais c’est un autre débat). Cependant, cette évolution, (naturelle, et contre laquelle il n’y a pas lieu de s’insurger!) s’est considérablement accélérée depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, et encore plus depuis les années 60.

Sans sombrer dans le syndrome du « c’était mieux avant… » (une langue évolue, et rien ni personne ne l’arrêtera), quiconque prête une oreille attentive aux films, archives radio, ou disques des années 50 fera ce constat: on y parle un (des!) français très différents du nôtre.

Les merveilles de Carné, Duvivier ou Pagnol font entendre une variété de langues alors très naturelle:

  • le « parigot » d’Arletty, avec sa nasalité dominante, qui permet à la voix de porter plus loin, ses consonnes marquées, et ses accentuations très perceptibles.
  • le français « classique » de Jean-Louis Barrault, ou Jean-Claude Dauphin, encore empreint des accents d’une déclamation fleurant bon sa comédie française. Les voyelles buccales et bucco-nasales y ont encore leur vraie valeur ([a]1 différent de [ɑ], [e] de [ɛ], [ø] de [ɶ] et [ə], [Ͻ] de[o], mais aussi [ɛ̃] de [œ̃], etc..
  • dans le cinéma de Pagnol, et d’autres, les accents régionaux ont encore leur place, qui éclairent le français d’embrasements méridionaux, ou de sombres clartés picardes ou jurassiennes…

Musee-Edith-Piaf-portrait-noir-et-blanc-autographe-405x630-C-DR_block_media_bigIl en va évidemment de même dans la chanson: de la gouaille d’une Piaf à la diction parfaite d’un Yves Montand, du groove méridional de Nougaro au français théâtral de Brel, on entend une langue française riche de consonnes précises et de voyelles sonores (comme les bibelots de Mallarmé!)

La disparition progressive des accents régionaux (en tous cas dans la chanson), l’influence anglo-saxonne (en général et plus particulièrement dans la musique), la généralisation de l’amplification sonore, et un goût de plus en plus marqué pour la voix « intime » à la radio, au cinéma, sur les scènes du music-hall, vont entraîner un profond changement dans la langue parlée, et donc chantée.

Le français du XXIème siècle: ça va-euh???

Nous parlons et chantons aujourd’hui une langue très appauvrie, par rapport à ces exemples d’un passé pourtant récent. Essayons de la décrire:

Nos consonnes: loin de les faire claquer et rutiler, comme dans la chanson « classique » (voir plus haut), nous avons tendance à les sous-articuler, et à les écraser dans la mâchoire inférieure, sans ouvrir la bouche

Nos voyelles: leur nombre a beaucoup diminué, et ça continue. Cela fait longtemps qu’on ne distingue plus le [a] clair et court de patte du [ɑ] long et plus sombre de pâte. Idem pour les voyelles nasales, qui distingue aujourd’hui le [ɛ̃] de pain du [œ̃] de brun, à part les méridionaux? Mais plus récemment, la différence a commencé à s’estomper entre le [ɶ] de je et le [ø] de jeu, entre le [Ͻ] de fort et le[o] de beau, enfin entre le [e] de été et le [ɛ] de mais. Il suffit d’écouter la radio (France Info tout particulièrement!), pour vérifier cet appauvrissement: on y entend parler quotidiennement de forêt prononcé « Fauré » comme le compositeur et la terminaison de l’imparfait est systématiquement déformée: il été au lieu de était, pour ne prendre que ces exemples.

L’accent tonique: A-t-il vraiment existé en français? On s’accorde à penser que non, mais que la dernière syllabe d’un mot français est affectée d’un accent, non d’intensité, comme en italien (pa-sta, po-len-ta) mais plutôt de durée. En tous cas, aujourd’hui, nous parlons une langue sans accent tonique, avec une nette tendance, de plus en plus marquée, à laisser traîner en longueur la dernière syllabe du mot, tout en la relâchant, voire à rajouter un [ə] muet qui n’existe pas: ça va-euh? Ce qu’on peut appeler comme Martina A. Catella le « parisien déprimé »

Il est à l’évidence malaisé de faire sonner ce français en chanson. C’est comme cela que chantent nombre d’interprètes aujourd’hui, et, sans nier la qualité littéraire de leurs chansons, leur façon de les interpréter (ou plutôt de ne pas les interpréter) mérite d’être interrogée.

Bon d’accord, mais on fait comment?

Voici pour finir, quelques pistes pour éclairer d’un jour nouveau cette belle langue. Reprenons dans l’ordre les éléments de phonétique énoncées plus haut:

Les consonnes: elles sont la richesse du français chanté, à la fois rythme et incarnation du discours, comme le dit Barthes dans Le grain de la voix. Plosives, liquides ou fricatives (leurs noms même sont déjà porteurs d’une vrai richesse évocatrice!), elles sculptent la phrase, lui donnent son rythme, son galbe, son dessin, bref son phrasé! Prononcées au bon point d’articulation (labial, dental, ou palatal, vois le schéma ci-dessous), elles permettent de refermer au minimum la mâchoire pour les articuler, et donc de créer des espaces de résonances plus importants.

zones-articulatoires-couleurs

 

En clair: soignez vos consonnes, vos voyelles seront toujours plus riches! Pour les travailler, un exercice simple, que m’a enseigné Martina A. Catella: dire un texte en enlevant les voyelles, et écouter le rythme, le groove du français apparaître! Puis réintroduisez les voyelles, mais en conservant l’importance et la durée des consonnes (en tous cas, celles qui sont voisées). N’hésitez pas à prononcer distinctement les géminées (consonnes doubles) comme en italien, pour en renforcer le caractère expressif. Pour un travail plus « technique », mettre les mains sur la taille pour sentir l’appui de la consonne dans le corps, et le relâcher plus ou moins sur la voyelle, pour obtenir un phrasé souple, avec des sforzando et des diminuendo subtils, amenés non par une volonté musicale, mais une résultante du travail de la consonne dans le corps. C’est assez spectaculaire.

Les voyelles: elles n’ont sans doute pas les qualités acoustiques évidentes de celles de l’italien, ou de l’anglais! Mais il faut leur donner la juste valeur, et en particulier, porter attention aux voyelles médiantes ouvertes: [a] clair et court de patte, [Ͻ] de fort, [ɛ] de mais, [ɶ] de oeuf ouverts et sonores. Elles sont riches en énergie dans les zones les plus sensibles de perception de l’oreille et sont donc les vecteurs privilégiés de la projection vocale. Pas étonnant qu’elles soient évocatrices pour nous de la gouaille d’une Arletty ou d’une Piaf, c’est à dire d’un temps où la langue française sonnait et projetait! Pour en percevoir la richesse, faites un stage avec Daïnouri Choque, ou placez-vous dans une pièce très réverbérante (les toilettes fonctionnent très bien!), et amusez-vous à chanter sur une note unique les voyelles dans l’ordre du triangle vocalique (voir schéma ci-dessous).

triangle vocalique.jpg

Enchaînez donc i-é-è-a puis i-u-ou,puis a-ɔ-o-ou et enfin l’axe des voyelles oubliées du français: a-ɶ – Ͻ-u. Prenez garde à glisser de voyelles en voyelles, pour sentir à quel point leur enchaînement peut être subtil et logique. Enfin, repérez les positions des parties mobiles (voile du palais, langue, lèvres, mâchoire), et sentez les changements très progressifs de position qu’elles subissent lorsque l’on glisse lentement de voyelles en voyelles. Référez-vous au deuxième schéma ci-dessous.

voyelles
L’accent tonique et les appuis. Pas d’accent tonique avéré donc, mais en disant le texte sans chanter, on parvient souvent à trouver des appuis, sémantiques, rythmiques, acoustiques ET corporels, autres que sur la dernière syllabe du mot, ce qui donne au mot et à la phrase un galbe insoupçonné. On soignera par exemple, la première syllabe du mot, en lui donnant une durée et une intensité (une « ouverture » disait Alice Ridel). Cela permet d’améliorer la compréhension du texte de façon étonnante! Attention dans ce travail, il ne s’agit ni de déclamer, ni de « mettre le ton » comme on disait à l’école, mais simplement de dire le texte avec conviction, et la volonté d’en mettre en valeur le signifiant (les signes que sont la voyelle, les consonnes, les phonèmes et morphèmes), pour en extraire le signifié, sans le surcharger. Utiliser le Réel, consonnes et voyelles, pour faire entendre le Symbolique, et toucher l’Imaginaire de l’auditeur. Lorsque le souffle de la parole rencontre le corps du chanteur, il se produit un événement qui n’a pas fini de nous passionner!

Voilà, vous avez en main désormais des clés qui peuvent vous permettre de ré-en-chanter votre français! Pour entendre ces différents éléments, je publierai bientôt sur mon blog une vidéo explicative.

Conclusion

Loin d’être inchantable, le français peut donc « sonner » de façon très efficace et évocatrice, si l’on prend soin de soigner ce qui fait sa richesse: les consonnes, les voyelles ouvertes, et le rythme du mot et de la phrase. Reste le cas des « accents » régionaux. Faut-il les « corriger » ou non? Malheureusement, on a pas souvent à le faire: les chanteurs le font par imitation et auto-censure. J’ai de nombreux élèves au fort accent du midi qui le gomment, souvent à leur insu, lorsqu’ils chantent!
Il faut bien sûr laisser les accents sonner, sauf dans deux cas: lorsque la prononciation risque d’empêcher la compréhension (pour un public du Nord, chantez « mon amie la rose » avec un [Ͻ] comme dans fort peut poser un problème de compréhension), et lorsqu’il s’agit de poètes d’avant les vers libres, pour respecter les quantités de voyelles, disons jusqu’à Apollinaire, pour faire simple.

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