Chanter en langue minorée : trouver sa voix, incarner sa parole , entre les paysages soumis d’une terre natale et les horizons ouverts du monde…

« Une tradition véritable n’est pas le témoignage d’un passé révolu, c’est une force vivante qui anime et informe le présent. (…) Bien loin d’impliquer la répétition de ce qui fut, la tradition suppose la réalité de ce qui dure.» Igor STRAVINSKY, Poétique musicale, 1952.

Pourquoi chanter en langue minorée aujourd’hui ? Evidemment, pas pour passer à la radio, à la télé ou faire le buzz sur Youtube (hors exceptions, San Salvador étant la plus récente…). Reste les évidences : par pur plaisir, par provocation (per far cagar!), par fidélité à un passé, une terre, une langue en danger de mort (Yannick Jaulin Ma langue maternelle va mourir, et j’ai du mal à vous parler d’amour)… Mais si on va plus loin, on peut avancer des motivations plus profondes ; peut-être insues des actrices et acteurs eux-mêmes !

– Savoir qui on est pour accueillir l’autre. Accueillir l’altérité demande d’avoir une identité…

– Revivre dans sa chair les émotions et sensations des générations précédentes, qui se sont approprié leur environnement en le décrivant dans un idiome parfaitement adapté à leur biotope. Autrement dit convoquer le passé (osons le terme de racines!) par le biais de notre sensorialité et pas seulement celui d’une nostalgie incapacitante, et retrouver le rapport entre la langue et le corps.

– Accéder à une dimension poétique, symbolique, lexicologique qui échappe à la norme du colonisateur ou du dominant, arpenter le monde, le décrire et l’organiser d’une plume trempée dans l’encre du quotidien réel.

Ce qui fait du chant en langue minorée un acte poétique, politique et poïétique. Qui crée du nouveau.

Savoir qui on est pour accueillir l’autre

Qui sommes-nous ? A des degrés divers, des soumis, des colonisés de l’intérieur, comme l’ont révélé Felix Castang, Robert Lafont et d’autres dans les années 70, peu importe que ce soit depuis sept siècles, 100 ans, ou moins…

Barrut

Pour citer Barrut :

Aicí fa tròp de temps, s’en sovenem pas pus
Qu’an pilhat nòstras tèrras, la costuma e l’us

Los mots se son calats, un per un, sàviament
E son sens es partit, crompat pacientament

Indigenas 2019.

Les occitans sont donc des descendants de colonisés (et aussi de colons, bien entendu, que ce soit des colonisateurs venus du Nord, ou des nombreux occitans qui ont participé aux guerres coloniales des siècles passés!). Ils ont donc progressivement, à force de lois et de pratiques d’essence centraliste et jacobiniste, été peu à peu dépouillés de leur culture, et au premier chef de leur langue, par les régimes successifs, la monarchie (Villers-Cotterêts, l’Académie Française), le Révolution (l’abbé Grégoire), la République (la IIIème en particulier, l’alliance de la férule du maître d’école, du goupillon du curé et du sabre du soldat ayant porté les coups fatals). Et encore aujourd’hui la France n’a toujours pas ratifié la charte européenne sur les langues régionales, et la loi Mollac, petit miracle, a été en partie censurée après son adoption surprise !

À l’évidence, celui qui perd sa langue perd bien plus que sa langue. Il perd un accrochage au monde, une clé pour comprendre le chaos du monde, un système de pensée pour le dire, le décrire. La langue est un kit de survie en milieu potentiellement hostile, colonisé ou mondialisé, comme on dit à présent. Pour des penseurs comme Leroi Gouran, auteur de Le Geste et la Parole, ou Desmond Morris, le Singe nu, inventeur du concept de néoténie, le langage, né de notre volonté de nous adapter à notre territoire, s’est développé, parallèlement à la technologie, pour la survie de l’espèce. Le petit d’homme naît totalement immature, incapable de subvenir à ses besoins, et exposé à une mort certaine sans le secours de sa mère et du clan. Il n’acquiert l’autonomie qu’après de longues années, et ce sont l’altérité et le langage qui le sauvent. Mais il s’agit bien là d’une langue de tous les jours, d’une langue de parent, amoureux, de travailleur, de croyant, totalement et directement reliée à une réalité particulière : un paysage, un mode de vie, une organisation sociale. Ce n’est ni une langue administrative, ni une langue philosophique, ni une langue militaire, quoiqu’elle puisse accéder à l’une ou l’autre de ces dimensions, pour peu qu’on la dote d’une armée et d’une marine, comme le veut la formule. La langue maternelle, c’est donc, au-delà de l’attachement qu’on peut lui porter, simplement la langue de la survie !

Quand le colon réprime la langue, ce que presque tous les colons ont fait, sauf les Romains, il coupe ce lien, il produit des inadaptés, des anxieux, à tous le moins des complexés, qui ont honte de leur langue de plouc, et aussi honte de parler peu ou si mal la langue officielle. Tout cela, nous le savons tous, mais avons-nous conscience que la diglossie et la glottophobie, c’est transgénérationnel, ça ne s’arrête pas à une ou deux générations ? L’obligation de parler le français, le castillan, ou le toscan, a produit des générations d’orphelines et d’orphelins de la langue du quotidien, de celle qui, parfaitement adaptée à notre environnement, nous rassure et nous assure. Elle a aussi rompu le lien de la ré-incarnation permanente de la pensée et de l’expérience des générations précédentes par la langue. Et puis, si comme le disent Saussure, et Lacan après lui ”le mot recouvre la chose”, il ne la recouvre pas de la même façon dans la langue maternelle ou dans la langue dominante.

Laurent Cavalié

Lo que sap son país per lo nom de sas flors li sap ofrir la patz.

E la patz es de fruchas qu’escalan los aubres.

E los aubres espigan al cèl, rasigas ancoradas, las piadas de l’astrada.

Era atal abans, que l’istòria s’escriga en lètras de drapèls.

Qui connaît son pays par le nom de ses fleurs sait lui offrir la paix.

Et la paix est faite de fruits qui grimpent aux arbres.

Et les arbres glanent au ciel, racines ancrées, les traces du destin.

Ainsi en était-il, avant que l’Histoire ne s’écrive en lettres de drapeaux. (Alranq/Cavalié)

Sans la langue pour interpréter l’environnement, il n’y a plus que de l’hostile, donc du repliement sur soi, de la peur, de la honte, la vergonha… Revenir à une langue minorée, c’est donc certes retisser un lien avec des racines, une culture, mais aussi restaurer une articulation entre la langue et le paysage, le biotope. C’est aussi, disons-le, ne pas laisser le monopole de l’emploi du concept de racines aux seuls réactionnaires nationalistes de droite ou d’extrême-droite (si tant est qu’il y ait encore une différence!).

On ne s’étonnera donc pas de voir les poètes-chanteurs d’aujourd’hui se tourner vers cette langue (la Lenga d’oli, c’est le titre du dernier album de Laurent Cavalié) pour porter une poésie chantée qui prend le temps de décrire son monde, de raconter des histoires intemporelles de femmes et d’hommes, des chroniques de personnages locaux, des récits mythiques transmis ou inventés.

Et pourquoi pas en français ?

Dans ce cadre, pourquoi pas le français ? Après tout, ça fait 7 siècles que le colon s’est imposé ! Parce que le français parlé en France, dans les media, c’est une langue fasciste, au sens où Roland Barthes l’entendait, c’est celui de l’académie française, voulu par le dictateur Louis XIV, c’est celui de l’après-Thermidor, c’est celui aujourd’hui de la bourgeoisie parisienne, hyper normé, plein de références qui ne parlent pas à celles et ceux dont les parents, ou grands ou arrière grands-parents ont appris cette langue contraint·es et forcé·es. Et encore avons-nous, habitantes et habitants de l’Arc Occitan, la chance d’entendre ou de pratiquer encore un français timbré, rythmé, haut en couleurs, que l’on désigne avec un peu de condescendance comme chantant, alors que c’est une vraie richesse, j’y reviendrai. Pour revenir au français dit « standard », pour le mettre au service de ses idées, il faut se l’approprier et en user mieux encore que la classe dominante. Citons ici Robert Lafont : le français est la langue de « la classe dirigeante du pays qui, dans son activité économico-politique, crée la culture vivante, l’institutionnalise, la pare de toutes les surestimations habituelles pour en faire une foi publique, l’insère dans l’enseignement officiel et couronne ainsi l’édifice national »

Et encore Lafont n’a-t-il pas connu la novlangue des communicants qui a encore davantage vidé le français de toute connexion avec la vie quotidienne de celles et ceux qui le parlent.

Au contraire, avec l’occitan, le catalan, ou les langues régionales de l’Italie, on a le lexique dont on a besoin pour décrire le monde, donc se l’approprier, et s’affranchir de la terreur ancestrale qu’il nous inspire.

Il ne s’agit donc pas d’identité exclusive, ni d’un retour à des valeurs plus ou moins moisies, ou inadaptées à un monde qu’on nous dit nouveau. Et puis, comme le dit le philosophe François Jullien, la langue, et la culture qu’elle porte, ne sont pas riches de valeurs, mais de ressources à mettre en tension sans les appeler différences et les affronter à d’autres, pour créer une créolisation, qui n’est pas un métissage, mais une tierce culture. Utiliser une langue minorée, c’est donc refuser l’uniforme, retrouver sa qualité de Sujet parlant (de parlêtre) pour accepter l’autre, et aller vers l’Universel. Pratiquer lalangue (Lacan) c’est à dire la langue que le corps se réapproprie et convoquer notre sensorialité …

Le Corps, on a que ça”

Si l’une des fonctions du langage est de fournir une (des) clé(s) pour décrire et tenter d’organiser le chaos du monde, le corps est le lieu de gestation, de matérialisation et de réappropriation du langage.

Recourir à une langue minorée, c’est donc s’offrir le luxe de la réincarnation, revivre dans sa chair les émotions et les expériences de celles et ceux qui nous ont précédé. Et ceci est vrai tant des chansons traditionnelles que des créations de la Nova Cancon Occitana, que des successeurs de ce premier mouvement revivaliste. Disons-le, s’il a failli se rompre, le lien de perpétuation de la tradition chansonnière ne s’est jamais rompu, en tout cas en Languedoc, en témoigne les collectages récents en Corbières, en Minervois, en pays de Lodève par Aimé Brees. Et de la chanson en Oc, il s’en est toujours écrit, malgré les déboires de la langue ! C’est qu’il y a à mon sens, outre les aspects de fidélité et de provocation que j’ai évoqués en introduction, un plaisir physique à s’embramasser cette langue !

Dins lo bramado, fa de ben, aquela lenga ! Le système phonétique occitan, qui évite la rugosité de certaines séquences consonantiques comme [ps] ou [ts], ou en émollie d’autres (las flors qui devient laï flors), qui se régale de diphtongues, voire de triphtongues, évite la surnasalisation du français (ieu, soi plan content…), (là encore, j’évoque le languedocien, mais à l’évidence, le provençal vérifie encore davantage ce postulat), qui a conservé son accent tonique, son système de valeurs vocaliques longues et brèves, propose au poète une langue parfaitement adaptée à l’écriture, et plus encore à la déclamation, la cantilation, ou bien entendu au chant ! J’ai évoqué plus haut le caractère hors-sol du français, mais l’entreprise d’affadissement de la langue, orchestré par les élites politiques, économiques et intellectuelles, en a fait une langue détimbrée, atone, parlée sur une tessiture extrêmement étroite, accentuée uniformément sur la finale-hein, donc une langue sans rythme, sans mélodie, sans timbre, et sans variation d’intensité, donc potentiellement inchantable ! Il faut donc le génie d’un occitan pour le rendre musical, un Nougaro, qui irrigue de sa gasconnitude fortement consonisée son français, ou le talent de Massilia Sound System, qui tord le système vocalique du français pour le teinter de raagmuffin et parvient à faire groover la langue , Claude Sicre! Le problème ne se pose pas avec l’occitan, qui exploite au maximum les quatre paramètres de base du son : hauteur, intensité, durée, timbre. On est donc en présence d’une langue « chantante » comme on le dit ailamondaut, et ce n’est pas souffrir du complexe du santon que de l’affirmer.

Mais que penser alors de celles et ceux qui, comme Aimé Brees, Rodin Kauffman, Henri Maquet, s’emparent d’une langue qui n’est pas celle de leurs ancêtres ou de leurs racines ? Il faut envisager pour comprendre leur démarche dépasser la question de la légitimité et entrer dans une autre dimension, celle de la Poésie.

Car la Re-naissance de la pensée doit être portée par un système phonétique, une grammaire, une syntaxe, mais aussi un matériau Symbolique, et un Imaginaire qui ne s’accommode que d’une langue enracinée, incarnée dans des lieux et des êtres, celles qui nous a été transmise, ou celle que nous nous sommes choisie.

Dimension poétique, symbolique, lexicologique. De l’absurde à l’inouï.

C’est qu’il ne faudrait pas réduire le rôle du langage à celui de véhicule de la pensée ! Citons Heidegger, dans Acheminement de la Parole : « Le langage n’existe que là où il est parlé, c’est-à-dire entre les hommes ». Ou encore« La langue n’est pas un ustensile que l’homme possède parmi d’autres, mais la langue accorde d’abord et en général la possibilité de se tenir au milieu de l’ouverture de l’étant. Seulement là où est la langue, là est le monde. »

C’est à dire qu’une fois le Sujet parlant doté d’un corps vibrant et résonant d’une pensée qui s’incarne à travers ses muqueuses, ses dents, ses os, sa peau, comme le dit Roland Barthes dans le Grain de la Voix, s’ouvre un espace poétique nouveau. Le langage, dépassant son rôle de véhicule du signifié, la langue, débarrassée de son usage quotidien, mais présente de sa réalité de signifiant, et de ce qu’on pourrait appeler la signifiance, c’est à dire quelque chose qui précède, dépasse, et sublime le sens et le son, disons le logos,devient un espace de verbalisation, donc de pensée, vierge de toute référence, et en particulier de toute norme politique, religieuse, ou sociale…

Si « toute langue est fasciste », comme le dit Barthes, les langues minorisées peuvent échapper à cette détermination ! Elles ouvrent donc la possibilité de retrouver un rythme, un langage symbolique, un espace lexical d’où le concept n’est pas absent, mais pas non plus le seul occupant. Une dimension où le corps n’est pas réduit à son rôle d’éxécutant, dominé et régi par l’esprit, mais où il lui reste un espace d’expression imprévue. Le chant devient alors, pour nos nouveaux troubadours, un espace dans lequel le Discours le cède à la Parole. Richesse du vocabulaire, d’une langue peu normée, où l’innovation langagière va produire l’inédit, l’inouï. Ecrire, chanter en langue minorisée, ce serait alors passer de l’absurde, ce qui ne peut pas ou plus se faire entendre, à l’inouï, ce que nul n’a jamais entendu…

« Parce que le poème ne transmet aucune information sur le monde, ne communique rien mais, parle purement et simplement, la « Parole » en tant que telle, celle qui avait été pressentie dans la langue initiale, s’y montre véritablement en ce qu’elle est » Heidegger, encore…

5 réflexions au sujet de « Chanter en langue minorée : trouver sa voix, incarner sa parole , entre les paysages soumis d’une terre natale et les horizons ouverts du monde… »

  1. Petite réponse depuis mon état de Covidé aux deux grands valables que vous êtes, Djé et Mànu. Je n’ai pas un instant la prétention, en quinze années de fréquentation non exclusive du fait occitan, de me mesurer avec le travail d’une vie de Lafont (dont j’ai lu la volumineuse ”Histoire de l’Occitanie”), Castan (dont j’ai lu et relu le Manifeste), ou d’autres… Pas plus que je n’ai la prétention dans mon travail d’accompagnement vocal et artistique des artistes qui me font confiance d’avoir inventé ni l’ampoule ni le fil à couper le beurre, mais une synthèse habile et efficace!
    Je propose à qui veut la lire ou l’entendre Ma Vérité sur les questions que je traite, qui n’est pas La Vérité, mais l’aboutissement de mes recherches et réflexions, un synthèse de ma démarche, qui n’est ni celle d’un historien, ni celle d’un artiste, ni celle d’un poète, mais celle d’un touche-à-tout, passionné de psychanalyse, de linguistique, de musique, de poésie, et découvreur enthousiaste du fait occitan. Cette Vérité est-elle comparable à celles des Grands que vous évoquez? Non, bien sûr, et alors? Si elle en inspire certain·es, si elle suscite des réflexions, des envies de lecture, de recherche, où est le problème? Dieu merci, la publication de grands textes fondateurs n’a jamais empêché les commentateurs, gloseurs, imitateurs, plagiaires, exégètes, disciples, contradicteurs (tout cela au féminin aussi, mais je vais vite…), de se fonder sur ces textes pour nourrir leur réflexion. C’est même un peu le principe de l’évolution des idées, et de la dialectique! Je ne serais qu’un vulgarisateur? Va ben, je prends! Si la lecture de ce texte, (partagé, dût ma modestie en souffrir, par quelques-uns des grand·es valables que tu cites, Mànu), a amené quelques-un·es à se plonger dans l’écoute des artistes que je cite, à lire quelques-un·es des écrivain·es que j’évoque, tout va bien pour moi.
    Enfin, je voudrais rappeler que je ne traitais de l’histoire de l’Occitanie, de la colonisation, de la diglossie, que pour introduire ce qui constituait une grosse moitié de mon intervention, c’est à dire l’incarnation du Discours, la matérialité de la Parole, sujets que je n’ai vu que peu évoqués dans l’abondante littérature consacrée à la chanson en langues minorées, et sur lesquels j’ai la faiblesse de penser que mon approche, nourrie des années passées auprès de mon maître Martina A. Catella, peut apporter un éclairage nouveau.
    Sur ce, soeurs et frères, le parpayot que je suis vous souhaite la paix du Christ, et retourne se coucher!

  2. Cher Emmanuel
    Pour révoltée et non-documentée qu’ait pu paraître ma présence dans Gacha Empega, elle n’en était pas moins le fruit de rencontres et d’apprentissages assumés, constructifs, et surtout joyeux. La rencontre avec Tatou du Massilia, et la lecture de tous les livres qu’il m’a conseillés (Nelli, Lafont et d’autres), la rencontre avec Pas Pareil – dit aussi Alessi dell’Umbria -, qui a l’art de rendre idéologiquement jouissive toute initiative occitane qui émane des classes populaires, l’apprentissage auprès du magnifique Pèire Simiand – le prof de la Chourmo – de l’incroyable richesse du provençal maritime, l’étude sérieuse et nourrie d’auteurs occitans pendant les deux années où j’étais en Bulgarie, voilà ce qui a précédé mon « passage à l’acte ». Si on rajoute la fréquentation assidue des musiciens et artistes qui peuplaient les bars de La Plaine, on peut déjà avoir une première idée de ce parcours d’avant « la musique ». Les grand.e.s valables qui m’ont initié ont été mes maîtres, la Plaine mon université et les bars et celles et ceux qui les peuplent mon jury de thèse ! J’y ai appris une langue, une culture et une mentalité, et c’est ce qui a décidé de mon parcours musical.

    Je les cite depuis toujours en interview et dans mes prises de paroles publiques, car ils ont réellement imprimé leur imaginaire et la puissance de leurs convictions, à mon humble niveau, dans l’élaboration de ma culture et ma personnalité artistiques, mais aussi au niveau de l’ensemble du mouvement culturel occitan à l’époque (fin 90 début 2000). Ils sont même parvenu à modifier le tristesse du paradigme centraliste culturel français, mais c’est d’un autre intérêt pour notre réflexion. C’est grâce à eux que j’ai ensuite rencontré Sicre, Castan, Lafont, Meschonnic et tant d’autres qui, bien sûr, ont alimenté et développé en moi l’envie d’apprendre et de savoir sur l’histoire et toutes les dimensions culturelles qui ont à voir avec ma langue et ma culture, puisque leur transmission ne se faisait pas dans le milieu académique.

    En ce qui m’a concerné, l’apprentissage de la langue et de la culture était un « avant tout » non exclusif mais indispensable, sans lequel je n’aurais pu chanter avec conviction et opiniâtreté jusqu’aujourd’hui. La société consumériste voudrait qu’on n’ait à produire aucun effort pour apprendre, que le besoin de divertissement et d’épanouissement individuels régentent à eux seuls la transmission des savoirs ; la société centraliste bourgeoise française exige quant à elle qu’une personne souffre et endure les affres de SA méritocratie (à laquelle ladite bourgeoisie ne soumet bien-sûr pas ses propres enfants), et une déclaration de rédemption et de reniement du passé « provincial », pour valider toute forme de velléité créatrice ; la société populaire de La Plaine – et de tant d’autres endroits du monde – exigeait juste que ce qu’on chante soit audible et que ce qu’on dit soit crédible, et que tout cela puisse se partager sans démagogie et sans didactisme chiant, se boire et s’exalter avec joie, truculence et décontraction …

    Moi qui avais jusqu’alors une culture essentiellement littéraire (même si fils d’ouvrier syndicaliste), je tire une fierté accomplie d’avoir pu être adoubé au quartier de mon enfance dans l’expression de ce que j’avais découvert de plus de plus extraordinaire : la révélation de soi-même que la culture occitane permet à qui s’y abreuve, s’y développe et s’y épanouit. Alors tu comprendras qu’une telle école fasse que je conseille à tou.te.s de se forger la leur, d’imaginer comment et dans quelle marge d’action et de rêve on peut sublimer ce que l’on aime faire le plus au monde, et ce avant de « passer à l’acte ». La culture populaire en général, et particulièrement celle occitane, et l’ensemble des savoirs qu’elle élabore n’ayant jamais eu de place dans le milieu académique français, il a bien fallu rendre transmissibles et interprétables toutes les beautés que j’appréhendais. Mais il me fallait quelques clefs, et la connaissance de l’occitan et de celles et ceux qui, dans la reconnaissance de cette culture, ont œuvré avec ferveur, m’a réellement fait comprendre ce monde populaire où la langue n’était pourtant pas présente en continu, loin s’en faut. C’est pour cela que, depuis 25 ans, je transmets en òc et en français dans les ateliers de l’Ostau dau País Marselhés une pratique du chant collectif qui puisse servir de préliminaire à quiconque chercherait à s’instruire et se former dans cette discipline du chant occitan, et aller plus loin dans la réflexion sur la ré-appropriation de cette culture.

    Je reviens enfin très vite sur la « hiérarchisation des douleurs et des peines ». Je ne pense pas que nous ayions quelque leçon que ce soit à faire aux militant.e.s dé-colonia.les/ux. Toutes les douleurs et les peines sont des affects et engagent la subjectivité et le sentiment, et absolument pas la réflexion et la distance qu’exige l’exposition d’une théorie historique, sociale ou autre. Personnellement, certaines peines et certaines douleurs ne m’affectent absolument pas. La peine du bourgeois de qui ne retrouve pas le « typique » de son enfance, par exemple, dans des lieux qu’il a contribué à massacrer, je ne la partage pas. La peine du patron français qui est « accablé de charges » pendant que nos hôpitaux sont exsangues, je ne la partage pas plus. La peine de l’industriel international qui regarde brûler le Rana Plaza, et celle aussi de toutes celles et ceux qui portent sa fast fashion, leur peine je ne la partage pas. Elle est feinte, elle est spécieuse et elle devrait en plus servir de base à une réflexion sur l’empathie ? La seule personne qui puisse établir une hiérarchie entre les peines, ce serait à la rigueur un psychologue – et encore -, mais nous occitans, nous nous devons de prioriser, et de poser comme évidente et inconditionnelle la priorisation de nos intérêts. Toutes les peines et toutes les douleurs ne se valent pas, c’est dommage, mais c’est comme ça. En tant que blanc, on peut faire toutes les leçons d’empathie qu’on voudra à des personnes racisées qui sont discriminées à la santé, à l’éducation, au logement, à l’embauche, à l’accès aux biens rares comme essentiels, on aura pas une once de crédibilité si on ne travaille pas à l’inclusion dans l’un de ces domaines des personnes subissant ces discriminations. Sans donner ni leçons de savoir vivre ni enjoindre qui que ce soit à éviter d’envisager la spécificité de sa position sociale et des combats que son amélioration exige …
    Tout ne se vaut pas, beaucoup de belles choses nécessitent d’être transmissibles et apprises, c’est plutôt jouissif comme constat, non ??? donc, rassure-toi, cela n’autorise ni moi ni personne à délivrer quelque permis de créer que ça soit (je me demande bien qui ou quoi t’a permis d’en arriver à de telles conclusions, même si j’ai une petite idée … ), par contre, et c’est aussi ce qu’enseignent les cultures populaires occitanes, ça peut faire très mal si quelqu’un te clashe sur quelque chose que tu as décidé d’ignorer. C’est pour éviter ces douleurs qu’il est nécessaire de savoir certaines choses avant de se jeter à l’eau et que oui, il faut les savoir « avant tout » !

    Sur ce je te souhaite un bon bout d’an, et te recommande la lecture du manifeste anti-centraliste dans son intégralité.
    bises

  3. Chose ardue que de théoriser sur ces sujets après des monstres sacrés comme Castan, Lafon ou Fontan. Loin de moi l’idée de ne plus produire de textes sur ces questions en constante évolution mais, dans notre période de simplification de la pensée, plutôt que de tenter de ré-inventer l’ampoule, je retournerais plus volontiers vers ces penseurs qui ont passés leurs vies à réfléchir à ces problématiques. Ils nous ont laissé une œuvre colossale, je m’emploierais donc plutôt à plonger dans leurs pensées et à tenter d’en faire connaître les pépites, comme Claude Sicre l’a si bien fait avec Félix Castan. Enfin, sur la question de casser l’enthousiasme de gens qui auraient envie de chanter en occitan et qui ne connaîtraient pas, ni la langue ni la culture, je pense que nous avons besoin de leurs enthousiasmes et de leurs inventions mais de la même manière qu’un japonais aurait envie de chanter de la chanson française sans rien y connaitre , ils auront peu de chances de toucher au cœur les personnes concernées et risqueraient de rester en surface et de créer des œuvres esthétiques qui manqueraient de corps, or nous avons besoin de corps comme on le sait. Donc encourageons les gens qui aiment la polyphonie occitane à s’ouvrir à la cavenre d’alibaba qu’est l’occitan. Merci en tout cas, Emmanuel, de lancer un débat sur ces sujets, j’avoue que la Linha imaginot, Félix Castan, Claude Sicre me manquent beaucoup mais heureusement il y a leurs écrits. j’y retourne d’ailleurs. À très vite les amis j’espère n’avoir agressé personne, ce n’est pas mon intention.

  4. Salut cher Emmanuel

    Très beau texte ! Il serait opportun de l’enrichir d’une relecture informée de « la linha imaginòt », qui a produit des contenus passionnants pendant plus de vingt ans sur ces thématiques. Claude Sicre, puisque tu le cites, a notamment invité aux « forom de las lengas » de Toulouse un nombre conséquent d’intellectuels et de penseurs pour évoquer le paradigme culturel français, des intellectuels parmi lesquels Félix Castan (sans -g), mais surtout Henri Meschonnic, dont le déchiffrage peut paraître ardu, mais qui pose comme prédicat fertile l’abolition de la notion même de « langue ». Il n’y a pour lui pas de langues, mais des discours. Ne serait-ce que du point de vue de la nomenclature et des terminologies, ça permet d’appréhender plus librement les productions culturelles qui sont liées à ces fameux « discours ». Cela permet avantageusement aussi de ne pas convoquer de lexique idéologique quand on cherche à définir ce qu’on parle ou écrit. Ainsi, personnellement, je n’utilise jamais le terme « minoré » pour définir le caractère précaire voire précarisé de l’emploi de ma langue de création, l’occitan, qui est aussi une de mes langues de communication usuelles. Le terme « minoré » implique la voie passive qui définirait l’occitan comme l’objet d’une « minoration » par un agent extérieur, lui faisant, en quelque sorte, subir une infortune inexplicable. C’est oublier que l’acculturation dont on parle est aussi un processus performatif, comme l’apprentissage et l’usage d’une langue, et que les occitans, les bretons et les autres locuteurs des langues de France (pour ne prendre que l’exemple français), ont aussi choisi la transmission du français, de la langue dite « nationale » à leurs enfants, préférablement à toute autre langue de communication à leur disposition. La « vergonha » a bien sûr travaillé, mais n’a pas été, loin s’en faut, le seul agent d’acculturation à l’œuvre dans ce processus. Il serait temps de s’intéresser aux autres, et d’arrêter de se nommer en référence aux forces dominantes.
    Si l’on élargit notre horizon, on constate que d’autres paradigmes linguistiques, du fait de l’histoire et d’autres contingences structurantes, produisent d’autres regards et surtout d’autres interrogations sur la disparition ou l’évolution des langues territorialisées non-nationales. Elles peuvent contribuer au bénéfice d’une définition plus précise de l’occitan tel qu’il existe dans sa pratique et son usage actuels. Ainsi dans la péninsule ibérique, le catalan s’est conservé malgré le franquisme, comme langue de résistance et langue des pouvoirs économiques locaux ; le basque, quasi interdit sous la dictature, a connu à partir des années 80 une renaissance motivée par une politique citoyenne volontariste, oblitérée par la structure fédérale de l’état espagnol depuis la chute du franquisme ; en Israël la même politique volontariste a promu la renaissance de l’hébreu, qui s’impose aujourd’hui comme instrument de domination coloniale …

    Les occitans ne sont ni des « indigènes » (vocable recouvrant des significations racistes, historiques, précises et déterminantes, qu’il conviendrait de ne pas usurper, au moins pour ne pas tenter de confondre tous les systèmes d’oppression, ce qui n’aide absolument pas à les combattre ! ), ni des « dominés » au sens politique du terme : ils ont participé aux mouvements contestataires et révolutionnaires qui ont forgé la république française telle que nous la connaissons, ont bénéficié du même statut et des mêmes droits depuis la Révolution, en termes de citoyenneté, de responsabilité juridique, élective, ou en termes de possibilités de diffusion culturelle (contrairement aux populations « réellement » sous domination coloniale). Si l’enseignement public, les « élites » centralistes ou locales et les progrès techniques ont contribué activement à réduire l’usage des autres langues de France que celle nationale, le nombre de résistances rencontrées tout au long du XIXè et du premier XXè siècles, le nombre inégalé jusqu’aujourd’hui de productions littéraires et artistiques dans toutes les disciplines qui regardent ces expressions témoignent, à cette époque, d’une vitalité et d’une santé qu’il serait constructif de questionner. La volonté politique était la plus forte et la plus intraitable avec les langues de France, au moment-même où celles-ci ont connu un regain jamais atteint depuis, et où la majorité d’entre elles (à l’exception notable de l’occitan et du flamand qui y étaient déjà depuis des siècles) ont émergé aussi dans le champs des productions littéraires écrites. Au même moment, il est important de le remarquer, la grande majorité des parlers d’oil ont connu une extinction bien plus rapide et irrémédiable.

    De même, la disparition progressive des dialectes septentrionaux italiens depuis les années 80 pose la question de la domination sous un tout autre angle que celui obscurci par l’emploi abusif – et inutilement victimaire – des notions d’indigénat et de colonialisme. Et plutôt que de se voiler la face et aller chercher des parentés stériles avec les vrais indigènes que nous contribuons encore à dominer et à asservir en Kanaky et en Guyane, par exemple, je propose que nous interrogions ce que dit Pasolini de la disparition de la structure anthropologique des sociétés rurales et/ou locales italiennes au profit de l’acculturation consumériste des sociétés modernes. Sa lecture n’est pas que marxiste (c’est-à-dire factuelle, et surtout matérialiste), elle aussi spirituelle et artistique, elle permet une richesse interprétative et une profondeur politique auxquelles il serait opportun de recourir, si l’on veut interroger efficacement la chaîne des dominations et des acculturations successives qui accablent les cultures de France, et permettre une conscientisation culturelle progressiste de l’ensemble des habitant.e.s de l’Occitanie réelle. Dans le livret du premier disque du Còr de la Plana, j’ai demandé à Tílo Lagalla, illustrateur et artiste occitan de Niça, de faire figurer Pasolini sous les apparences d’un saint. A l’époque, peu de personnes ont compris le rapport que j’établissais là entre la définition pasolinienne de l’acculturation des classes populaires sous le rouleau compresseur capitaliste et la possibilité d’une renaissance spirituelle (le disque étant consacré aux chants de la religion populaire dans l’espace occitan) de nos cultures, qu’initiait parfaitement l’ensemble de l’œuvre du maître. Ce rapport, les marxistes corses l’avaient compris et utilisé dès les années 70, en s’appropriant le Diu Vi Salve Regina, car le chant a accompagné l’émergence de la conscience culturelle corse, et constitué la musique de fond de l’ensemble des combats autonomistes et indépendantistes. Avec Barbara Ugo et Sam Karpiénia, nous avons chanté l’occitan en polyphonie dans Gacha Empega pour les mêmes raisons, et nous sommes encore aujourd’hui émerveillés que nos chants soient repris dans toute l’Occitanie.
    Nous ne sommes pas plus colonisés dans nos corps que nous ne le sommes dans nos têtes. Toutes les études récentes sur le corps colonisé («Sexe, Race & Colonies – La domination des corps du XVe siècle à nos jours» au CNRS, par exemple) démontrent la différence entre la dégradation permanente opérée sur les corps (et les voix) des peuples colonisés par l’Europe, et le regard porté sur le corps en occident, de l’aube de l’époque moderne jusqu’à aujourd’hui. Les dominations chez nous, nous le comprenons de mieux en mieux, s’exercent par la réalisation de discriminations de race, de classe et de genre. La race concerne les français.e.s issu.e.s de l’immigration post-coloniale ou non européenne, la classe nous concerne tou.te.s, et le genre, si on l’associe au patriarcat, sert de fondation aux autres modes d’oppression. Pour être en pleine conscience, une écoute des vocalités en présence chez nous peut s’observer aussi par l’emploi ou non de certains marqueurs qui, en dehors du timbre, de la hauteur, de la fréquence et de la durée, peuvent illustrer cette chaîne des dominations. Si nous nous intéressons à la vocalité des classes populaires et des classes dominantes, à l’invention lexicale permanente des cultures populaires ou à la fixation obsessionnelle des conservatoires de la culture bourgeoise – l’une n’ôtant aucune fonctionnalité à l’autre -, nous pourrons alors commencer à identifier le carcan qui enserre aussi les consciences culturelles des occitan.e.s …

    Enfin, de mon point de vue, il y a dans la façon dont on écoute les langues une « relativité absolue » des interprétations – et des conclusions qu’on peut en tirer. Pour un russe, le français est infiniment plus chantant, dans son a-tonicité, que le bouriate ou le bulgare, qui lui paraîtront parfois des borborygmes inintéressants et fats. Ainsi, les français parlent toujours de l’arabe comme d’une langue désagréable, de l’italien comme d’une autre langue chantante, de l’anglais comme d’une langue simple, etc … Si l’on dépasse un peu ces lieux communs, on peut aussi s’apercevoir que notre écoute est forgée autant parce que nous disons que par ce que nous entendons (et j’inclue même la possibilité de s’écouter !), les hispanophones, les turcophones ou les sinophones n’entendent absolument pas ce qu’il y a de plus chantant – ou chantable – dans la vocalité méridionale française. Essentialiser par une caractérisation, même positive, des moyens d’expressions ou des discours mis en mouvement dans l’ensemble des chants artistiques me semblent relever d’un raccourci peu profitable à la réflexion.
    Chanter en occitan exige avant tout de parler et de connaître l’occitan, ses auteurs, ses chants, l’histoire de sa formation et de son évolution. Se mesurer au français ou à toute autre expression culturelle est utile, mais il convient de multiplier les référents de comparaison. Le français ok, mais pourquoi pas l’italien le bengali le bulgare, le norvégien ou l’aymara, dont l’histoire, la formation et l’évolution peuvent instruire les occitan.e.s avec autant de pertinence que le français ?
    Ce que l’on peut sublimer dans le chant, ça n’est pas la langue, c’est ce qu’on raconte et comment on le met à disposition de qui écoute. On peut voiler les significations, on peut travestir les sons, on peut émettre toutes les nuances d’intonation du discours dans une succession de syllabes ou de syntagmes non identifiables par l’auditoire, tant qu’on maîtrise le sens et la destination du geste. La Ür Sonate de Schwitters, et tant d’autres illustrations des artistes Dada en sont la preuve. N’oublions jamais que Tristan Tzara est l’un des fondateurs de l’I.E.O., et que notre réflexion, cher Emmanuel, doit s’enraciner aussi dans l’histoire de l’occitan, en tant que mouvement et outil de conscientisation culturelle, et que cette histoire, pour récente qu’elle soit, n’en est rien moins que le terreau dans lequel nous pouvons faire croître les ambitions concernant notre culture.
    Et, puisque tu évoques la puissance surnaturelle du sublime, je ne saurais trop t’inviter à écouter la production magnifique de Sam Karpiénia depuis vingt ans, et surtout l’album à paraître de De la Crau. Un chant qui n’a besoin ni d’être justifié, ni expliqué, et dont on ne comprend plus s’il magnifie l’usage de l’occitan comme outil de ré-appropriation culturelle, ou si l’occitan lui-même n’est pas magnifié par l’intensité âpre et ardente de son évidence vocale. Ce chant est celui d’une invention où la langue est re-visitée, ré-employée et re-vivifiée par des bourrasques vocales auxquelles le mistral lui-même ne saurait s’opposer ! Et la langue tient, elle en sort renouvelée, parée de qualités inouïes que nous mettrons du temps à identifier, à comprendre et à accepter …
    S’il est question de solliciter le chant pour s’emparer à nouveau d’une puissance poétique (que la disparition progressive de l’occitan nous rendrait inaccessible), l’exemple du chant de Samuel Karpiénia est pour moi fondateur mais pas ultime (inutile de le dénaturer par des conceptions romantiques inappropriées). La propagation récente de l’usage de la polyphonie dans tout l’espace occitan constitue un moyen plus lent et performant – et certainement plus tectonique -, et la reconnaissance et l’identification de l’entité occitane dans toute sa diversité est la condition de cette ré-appropriation. A l’heure où les occitans de chaque région se replient stérilement sur la seule expression de leur localité, à l’heure où les moments fédérateurs qui ont jalonné l’histoire du mouvement se font de plus en plus rares, nous isoler dans des postures victimaires serait contre-productif et surtout fatal.
    Si notre chant bénéficie d’une écoute – et si nos propositions artistiques trouvent leurs publics – c’est parce que nous les avons ancrés dans un usage renouvelé de l’òc. Soyons assez fous pour penser qu’ils méritent d’être propagés et diffusés dans la joie (au sens spirituel -Weilien), et que nous ne chantons pas dans une langue « minorée » dont la situation est produite par d’autres, mais dans une expression culturelle en perpétuelle ré-invention, qui accepte en conscience toutes les contradictions de son histoire ( et qui les a donc identifiées ! ), et dont l’évolution est de notre responsabilité assumée et conquise. Dans une telle proposition, nous pourrons collaborer avec tous les peuples en lutte pour la reconnaissance de leurs droits, et lutterons d’autant plus efficacement que nous aurons affaibli – de l’intérieur – les pouvoirs qui les en privent. Et surtout, nous aurons facilité l’accès à un trésor, qui est celui de tous les habitants de nos régions.

    1. Salut Manu, je prendrai le temps de répondre à ton commentaire … abondant, avec la modestie qu’impose ma méconnaissance de l’histoire récente et passée de l’occitan, que tu as si bien soulignée, mais qui n’empêche nullement mon enthousiasme…

      Quelques observations « à chaud » tout de même. Je ne suis pas non plus très fan du terme de langue minorée, mais tu n’auras pas manqué de remarquer que c’est le titre de la journée d’études à laquelle j’étais invité à participer…
      Assez convaincu par ta démonstration sur l’utilisation du terme d' »indigènes », sur lequel j’ai toujours été dubitatif, je ne suis pas certain cependant que revendiquer cette appellation soit nier ou mépriser les souffrances des « vrais » indigènes, ni confondre les oppressions, les « vraies » et les autres. Il y aurait une échelle des souffrances, et une autorisation nécessaire à se revendiquer comme tel?
      Je cite ici Laurent Cavalié in Lettre d’un chanteur occitan aux militants décoloniaux: « Nous avons été dépossédés au cours des siècles passés de notre culture populaire, puis auto-dépossédés de ce qu’il en restait au cours du 20ème siècle à force de nous signifier notre indignité et l’inutilité de notre langue. […] On n’est pas égaux face au sentiment de dépossession et face aux sentiments qui en découlent : du sentiment de la perte de lien à celui de solitude, du sentiment de n’appartenir à aucune communauté à celui d’exclusion, de celui d’être dominé à celui de discrimination, de celui de pauvreté culturelle à celui de désœuvrement. On n’est pas égaux et tous ces ressentis appartiennent à chacun et sont toujours respectables. Hiérarchiser les douleurs et les peines, est une absurdité pour quiconque est capable d’empathie. »

      Si je me réjouis de savoir que nul n’a colonisé ton corps (!), et pense que tu as raison pour un certain nombre d’artistes et de locuteur·trices, mon expérience comme prof de chant m’a amené à constater les dégâts, mentaux ET corporels du triomphe de la bourgeoisie jacobine et l’affirmation de ses valeurs comme référence sur les corps des artistes et amateur·ices que je suis amené·es à faire travailler. Pour ne citer qu’un exemple, la production du twang, ces harmoniques medium qui sont souvent la marque des parlers populaires, savamment et systématiquement réprimée puis raillée par les élites , a généralisé l’emploi d’un français d’une pauvreté acoustique insigne. Ce n’est bien sûr pas vrai de toi, de Sam, et de nombreux artistes et locuteur·ices qui nous entourent, mais ça l’est tristement pour une majorité d’autres et pas seulement en France (cf La langue vulgaire de Pasolini).
      Puisque tu en parles, je te rejoins pleinement sur le caractère fondateur de la démarche de Sam Karpiéna, que j’écoute avec joie et admiration depuis longtemps.
      Mais je me dresse avec vigueur contre ta phrase « Chanter en occitan exige avant tout de parler et de connaître l’occitan, ses auteurs, ses chants, l’histoire de sa formation et de son évolution », qui fait écho à ton intervention lors de le précédente journée sur ce thème à l’Université d’Aix-Marseille. À mon sens, c’est le « avant tout » qui pose question. Ce serait alors réserver à ceux qui ont suivi une formation complète à l’occitan le droit de chanter ou d’écrire en Òc? Heureusement qu’ils sont nombreux, les artistes qui s’affranchissent de cette étape, et se jettent, avec enthousiasme, dans le bain de la création en Òc, pour aller plus loin dans la connaissance et l’histoire de cette langue dans un deuxième temps! Je ne viendrai pas leur jeter la pierre, mais toi, le jeune révolté de Gacha Empega, si? Allons… Qu’on se penche sur l’histoire de l’occitan me paraît un minimum syndical, mais est-ce un préalable indispensable? Le réclamer serait s’arroger le privilège de délivrer des autorisations à créer, et je veux croire, non, je crois avec force, que ce n’est pas ta démarche.

      J’en termine en te remerciant d’avoir éclairé ma maigre lanterne, et du temps que tu as pris à rédiger cette passionnante réponse. Bien amicalement.

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