Le Savoir à l’épreuve du Sensible: contre le tout-distanciel.

Ma maman et ma fille aînée, la transmission en direct…

Être au monde c’est faire chaque jour la rencontre du sensible, l’expérience du sensible. N’en déplaise aux adeptes du culte du nombre (et du gouvernement par le nombre au sens où le définit Alain Supiot), l’expérience humaine ne se met pas en équation, et résiste (à ce jour) à toute numérisation et codage. Et l’humain construit sa Vérité individuelle au travers de ces expériences sensibles de l’altérité, qui ne se laissent enfermer dans aucune logique numérique. Écouter, (du silence par exemple), voir (sans forcément regarder), goûter (sans analyser), sentir (sans évaluer), toucher (pour le plaisir), ce sont des expériences qui nous constituent en sujet sensible et assurent notre unicité au sein du tout. La construction de l’individu ne peut donc évidemment se passer de l’altérité, rencontre indispensable pour se penser en sujet sensible d’abord, puis parlant et pensant.

Cependant, ce rapport au sensible, et à l’altérité est concurrencé, et menacé par la place grandissante du numérique, et de sa conséquence récente : le tout-distanciel. La crise sanitaire, les confinements, les appels au télé-travail, à la digitalisation de l’enseignement et les expériences de concert diffusés sur la toile ont amplifié et accéléré le phénomène. Tout est pourtant dit dans les mots : enseignement à distance, formation en distanciel, concert virtuelÀ mon sens, pas de doute, cette marche forcée vers la digitalisation nous éloigne de l’expérience sensible de la pratique artistique, et de son enseignement. Et c’est lourd de sens !

Voyons. Si mon autonomie en tant qu’individu est assurée par la multiplicité de mes expériences sensibles, et la confrontation aavec mes semblables, alors la raréfaction de ces interactions avec le monde et ses occupant·es me dissout dans le commun et l’indifférencié, et leur corollaire : un individualisme forcené. Car c’est là tout le paradoxe de cette abondance de ressources numériques : loin de provoquer un enrichissement, elle appauvrit notre horizon et notre pensée ! Adieu le rêve d’Universalité promis par le développement de l’information et la mondialisation, ils ont permis le contraire de l’Universel : l’Univoque, l’Uniforme ! Les mêmes videos sur TikTok partout, la même musique, les mêmes fringues, la Pensée Unique ! La Toile, c’est l’inverse du rhizome dépeint par Glissant et Chamoiseau, ce n’est pas le Tout-Monde, c’est le tout-le-monde-pareil ! Au lieu de créoliser nos cultures pour les revitaliser, la mondialisation entraîne l’assimilation. Quand deux cultures pourraient en faire une troisième, elles n’aspirent qu’à en engendrer une seule, forcément plus pauvre, par assimilation (digestion donc…). Sans parler de la façon dont les idéologies de l’identité, et de la différence se saisissent de ces phénomènes, pour nous précipiter dans le communautarisme le plus forcené, qui est le contraire de l’universalité !

Mais revenons à la pratique de l’enseignement du chant. J’en propose une définition : aider les chanteuses et chanteurs à articuler leur Parole avec leur Vérité . Mais quelle est l’articulation entre les deux ? Le sensible bien sûr, autrement dit le corps en mouvement, et sa perception par tous mes sens, l’ouïe, le regard, mais aussi le toucher, l’odorat, (non, pas le goût!), mais aussi la pallesthésie, l’empathie, et j’en passe ! La seule stimulation de la vue et de l’ouïe peuvent-elles remplacer cette synesthésie totale qu’est la production vocale ? On aura compris quelle est ma réponse…

Résistons donc à la digitalisation, dans l’Art, dans l’enseignement, et pourquoi pas dans nos vies ? Un·e enseignant·e ne se rencontre pas sur Internet, en visio. On ne peut faire l’économie ou l’impasse sur la rencontre physique. À distance, je peux aspirer aveuglément de la Connaissance, mais pas du Savoir, mais pas construire ma Vérité, qui est une combinaison in-chiffrable (et parfois inDEchiffrable) de Savoir et de Sensible.

Une réflexion au sujet de « Le Savoir à l’épreuve du Sensible: contre le tout-distanciel. »

  1. Bravo, Emmanuel ! Hélas, la mondialisation entraîne un appauvrissement des cultures, un nivellement par exploitation des pays les plus pauvres, de leurs ressources et de leurs salaires maintenus au plus bas. Teilhard de Chardin voyait un resserrement de l’humanité en marche. Certes, il faut reconnaître que des avancées réelles se produisent mais des appauvrissements également. Comment réagir ? Certes, à chacun de nous pour ses propres agissements (nos achats, nos déplacements, nos loisirs « sur des plages de rêve », par exemple). Et au niveau de la société, de la politique dans son sens noble.

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