Résister à la digitalisation : le chant et l’altérité

Être au monde c’est faire chaque jour la rencontre du sensible, l’expérience du sensible. N’en déplaise aux apprentis sorciers de l’IA (pas besoin d’écriture inclusive, ce sont majoritairement des jeunes hommes, souvent californiens!), l’expérience humaine ne se met pas en équation, et résiste (à ce jour) à toute numérisation et codage. Et l’humain construit sa Vérité individuelle au travers de ces expériences sensibles de l’altérité, qui ne se laissent enfermer dans aucune logique numérique. Écouter, (du silence par exemple), voir (sans forcément regarder), goûter (sans analyser), sentir (sans évaluer), toucher (pour le plaisir), ce sont des expériences qui nous constituent en sujet sensible et assurent notre unicité au sein du tout. La construction de l’individu ne peut donc évidemment se passer de l’altérité, rencontre indispensable pour se penser en sujet sensible d’abord, puis parlant et pensant. En parlêtre, aurait dit le psychanaliste Jacques Lacan, ou, osons-le, en chantêtre. Je chante, donc je suis !

L’enseignement digital: l’in-sensible

Cependant, ce rapport au sensible, et à l’altérité, est concurrencé, et menacé de toute part. Par l’uniformisation mondiale, et ses vecteurs : la com’, le digital, les réseaux « sociaux », et maintenant l’IA.

Commençons par la place grandissante du numérique, et de sa conséquence récente : le tout-distanciel. La crise sanitaire, les confinements, les appels au télé-travail, à la digitalisation de l’enseignement et les expériences de concert diffusés sur la toile ont amplifié et accéléré le phénomène. Tout est pourtant dit dans les mots : enseignement à distance, formation en distanciel, concert virtuelÀ mon sens, pas de doute, cette marche forcée vers la digitalisation nous éloigne de l’expérience sensible de la pratique artistique, et de son enseignement. Et c’est lourd de sens !

Pas de chant sans l’autre … et l’Autre!

Voyons. Si mon autonomie en tant qu’individu est assurée par la multiplicité de mes expériences sensibles, et la confrontation avec mes semblables, alors la raréfaction de ces interactions avec le monde et ses occupant·es me dissout dans le commun et l’indifférencié, et leur corollaire : un individualisme forcené. Car c’est là tout le paradoxe de cette abondance de ressources numériques : loin de provoquer un enrichissement, elle appauvrit notre horizon et notre pensée ! Adieu le rêve d’Universalité promis par le développement de l’information et la mondialisation, elles ont permis le contraire de l’Universel : l’Univoque, l’Uniforme ! Les mêmes videos sur TikTok partout, la même musique, les mêmes fringues, la Pensée Unique ! Pour le chant : des réels de 30 secondes, (proposées par des personnes de grand talent, et très bien réalisés!), sensés tout nous révéler sur : le twang, les modes vocaux, le soutien…. Le travail d’une vie d’expériences, en 30 secondes, autrement dit !

La Toile, c’est l’inverse du rhizome dépeint par Glissant et Chamoiseau, ce n’est pas le Tout-Monde, c’est le tout-le-monde-pareil ! Au lieu de créoliser nos cultures pour les revitaliser, la mondialisation entraîne l’assimilation. Quand deux cultures pourraient en faire une troisième, elles n’aspirent qu’à en engendrer une seule, forcément plus pauvre, par assimilation (digestion donc…). Sans parler de la façon dont les idéologies de l’identité, et de la différence se saisissent de ces phénomènes, pour nous précipiter dans le communautarisme le plus forcené, qui est le contraire de l’universalité !

En chemin vers ma vérité

Mais revenons à la pratique de l’enseignement du chant. J’en propose une définition : aider les chanteuses et chanteurs à articuler leur Parole avec leur Vérité . Mais quelle est l’articulation entre les deux ? Le sensible bien sûr, autrement dit le corps en mouvement, et sa perception par tous mes sens, l’ouïe, le regard, mais aussi le toucher, l’odorat, (non, pas le goût!), mais aussi la pallesthésie1, l’empathie, les neurones miroir, et j’en passe ! La seule stimulation de la vue et de l’ouïe peuvent-elles remplacer cette synesthésie totale qu’est la production vocale ? On aura compris quelle est ma réponse…

Résistons donc à la digitalisation, dans l’Art, dans l’enseignement, et pourquoi pas dans nos vies ? Un·e enseignant·e ne se rencontre pas sur Internet, en visio. On ne peut faire l’économie ou l’impasse sur la rencontre physique. À distance, je peux aspirer aveuglément du Savoir, mais pas construire patiemment une appréhension du monde fondée sur un socle de savoirs, ARTICULÉE avec une expérience du monde personnelle et sensible, une appropriation des savoirs. Je peux aspirer à distance une partie de la Vérité d’un·e enseignant·e, mais pas construire ma Vérité, qui est une combinaison in-chiffrable (et parfois in-DÉ-chiffrable) de Savoir et de Sensible. Autrement dit une Connaissance.

Allons plus loin, avec Vincent Delecroix, auteur de Chanter, reprendre la parole2 (j’ai bien cru qu’il m’avait piqué son titre !), affirmons que CHANTER, C’EST REPRENDRE LA PAROLE. Ce qui sous-entend que la parole, d’abord essentielle, sensible, poétique et poiétique (c’est à dire élaboratrice, créatrice de réalités), était chant avant d’être parole. Et que les carcans du quotidien, de l’efficacité, de la mécanisation, de la mécanisation, de la digitalisation, de la médiatisation, de la petite politique l’ont transformé en un discours déshumanisé et désincarné. Au commencement était le verbe ! Puis vint la Parole ( la grande, celle des mythes fondateurs, autrement dit une incarnation terrestre et humaine d’une transcendance), puis la parole, le véhicule du quotidien, du matériel et aujourd’hui le discours (sans majuscule !). Les éléments de langage, la com’, qui ne sont pas de la communication (même abrégée), mais du marketing. À l’heure où j’écris ces mots, une nouvelle limite a été franchie : l’IA est désormais capable de produire du texte, de la poésie, et de la chanson. Et les robinets à musique que sont les plateformes de diffuser ces « créations », monstrueuses au sens propres du mot, car non-humaines !

Ainsi, ce sanctuaire de la parole qu’est la poésie, chantée en particulier, n’a pas résisté non plus. Ce refuge de la singularité et de l’ouverture à l’altérité (l’une ne va jamais sans l’autre) a été lui aussi envahi, profané. Les espaces de la création, de l’imagination, de la « vraie communication » tombent les uns après les autres. On évoque souvent à ce sujet le roman d’Orwell 1984, je pense pour ma part à la série The last of us, inspirée par un jeu video et diffusée sur HBO. Le pitch : l’humanité est sous la menace d’un champignon mutant, qui peut coloniser les humain·es, et les transformer en monstres agressifs, entièrement tourné vers une volonté unique : mordre et contaminer le plus d’individus possibles. LA PREMIÈRE CHOSE que perdent les individus mordus, c’est la Parole ! Puis ils deviennent mortellement dangereux. Belle métaphore du rôle central du langage dans l’organisation sociale. Et les rares moments de détente dans une action très anxiogène sont ceux où les deux protagonistes, les exceptionnels Pedro Pascal et Bella Ramsey, trouvent un semblant de détente dans l’exhumation de vieille blagues pourries (genre : « Quel est le comble de… ») ou dans le fredonnage de vieilles chansons (Take on me de A-ha ici).

Décidément, notre humanité réside en partie dans notre capacité à chanter !

1La pallesthésie, ou la sensibilité vibratoire, est la capacité de percevoir les vibrations.

2Vincent Delecroix, Chanter, ed ; Flammarion

Laisser un commentaire