Homo cantabilis, le singe qui chante. Enquête sur les origines du chant.

En tant que professeur de chant et coach vocal spécialisé dans les musiques populaires de tradition orale, j’avoue avoir de plus en plus de mal à être passionné par les questions purement techniques. Cette chanteuse est-elle en mixte ou en M1, le passage entre mécanismes se fait-il par un tilt du cricoïde sur le thyroïde, l’oblique interne est-il impliqué dans le soutien…? Hum… Pour être tout à fait franc avec vous, je me lasse…

En revanche, je me passionne toujours plus pour la question du pourquoi chantons-nous et parlons-nous ? C’est tout de même assez étrange, cette manie d’homo sapiens, de parler (parfois à tort et à travers) et de chanter (parfois juste, parfois…). Mais surtout, on ne peut que s’étonner de constater que nous sommes (jusqu’à preuve du contraire, et selon nos définitions à nous) les seuls mammifères à nous livrer à cette étrange pratique, à part peut-être les baleines.

Comme dit le philosophe Martin Heidegger : « C’est bien la parole qui rend l’homme capable d’être le vivant qu’il est en tant qu’homme ». Quant au psychanalyste Jacques Lacan, il place tellement la parole au premier plan des caractéristiques humaines qu’il finit par désigner l’humain comme le parlêtre ! Enfin, nombreux·ses sont celleux pour qui une journée sans chant n’est pas une bonne journée…

Il faut sans doute commencer cette enquête passionnante en nous tournant vers les paléontologues et les anthropologues pour leur demander depuis quand nous avons la possibilité physique de prononcer un langage articulé. Faire un détour par l’éthologie et la psychanalyse pour s’interroger sur la nécessité et le désir de parole… Évoquer les fonctions primaires de ce langage, sans doute chanté avant d’être parlé, avant de nous aventurer à chercher nos motivations contemporaines pour persister à chanter, alors que parler suffit en apparence à la communication…

Paléontologie et génétique : depuis quand pouvons-nous parler et chanter?

L’enquête interdite!

Pour commencer cette enquête, mentionnons qu’elle a longtemps été … interdite ! Pas par l’église catholique, mais par les chercheurs eux-mêmes. La Société de Linguistique de Paris avait en effet, au XIXème siècle interdit à ses membres de chercher sur la question de l’origine du langage. Non en raison d’un créationnisme fervent, mais parce qu’il est très difficile de dater scientifiquement l’apparition du langage ! En effet, il ne se fossilise pas, contrairement aux instruments de musiques, aux outils ou aux bijoux. Longtemps, on en était réduit à faire des moulages de crâne, (aujourd’hui des modélisations informatiques), de l’appareil phonatoire pour échafauder des théories. Jusqu’à il y a peu, on évaluait donc cette apparition à 200 000 ans avant notre ère, et on pensait que nous étions les seuls grands singes à avoir cette capacité. Mais ces croyances ont volé en éclats depuis une quinzaine d’années, et l’estimation a reculé … à 20 millions d’années (pour ce qui concerne le potentiel acoustique) !

Premières découvertes : aires cérébrales du langage et de la musique (Broca, Wernicke), bipédie (Lieberman, Leroi-Gourhan)

L’enquête commence dans la deuxième moitié du XIXème siècle, avec la découverte des aires du cerveau spécialisées dans la parole, les lobes frontaux et temporaux, par Broca puis Wernicke. En disséquant des cerveaux humains, ils font cette découverte: quand ces zones sont lésées, apparaît l’aphasie, l’impossibilité de parler. Elles sont donc le siège du langage, et participent également du réseau beaucoup plus large et complexe du traitement de de la musique, Plus tard d’autres travaux (en particulier ceux d’Oliver Sacks, montreront que lorsque ces zones sont lésées, on peut conserver la possibilité de musiquer (sic!) grâce à la plasticité neuronale.

Puis, dans les années 60 Philip Lieberman, un chercheur américain, émet l’hypothèse suivante : la verticalité et la bipédie d’Homo sapiens sont la raison de la présence du langage parlé et chanté chez l’espèce (alors qu’il est absent chez les autres grands singes). La bipédie aurait permis la descente du larynx dans le cou (condition sine qua non), ouvrant ainsi la possibilité d’un langage articulé bien plus sophistiqué que chez les autres grands singes, car notre pharynx est plus long, et notre matériel vocalique bien plus riche.

Le chercheur français André Leroi-Gourhan en remet une petite couche, toujours dans les années 60, en mettant en évidence le fait que, en se dressant sur ses pattes de derrière, et en utilisant sa main pour saisir sa nourriture et la porter à sa bouche, homo sapiens a vu sa mâchoire s’affiner, sa langue gagner en agilité, et le lobe frontal grossir, donc les zones de la parole se développer, nous différenciant ainsi des autres grands singes.

Le grand basculement : nous ne sommes pas seuls !

Mais patatras, depuis une quinzaine d’années, cette théorie est en train de s’effondrer. On a en effet pu mettre en évidence (en particulier dans les travaux de Louis-Jean Boë et Jean-Luc Schwarz), que les autres grands singes, ainsi que les nouveau-nés, bien qu’ayant un larynx beaucoup plus haut que chez nous, ont néanmoins la possibilité de proférer ce qu’ils appellent des proto-voyelles.On retrouve donc la trace de formants vocaux chez l’enfant de huit mois ou chez le grand singe qui ressemblent fortement à nos voyelles bien que le triangle vocalique soit un peu moins net et précis, comme on peut l’entendre ci-dessous

Babouins aboyant, grognant et jouant…

Donc pas ou peu de différence fondamentale entre le tractus vocal d’un grand singe, d’un nouveau-né et celui d’un adulte. Pas de différence notable non plus au niveau de l’oreille: celle des animaux pourrait tout à fait faire l’affaire pour une boucle audio-phonatoire… Voilà la date d’apparition possible techniquement repoussée de -200 000 ans à … -20 millions d’années! Ce qui ne veut pas dire que l’usage ait suivi, bien sûr ! Il aura fallu l’envie et … l’inventivité ! Car avec ce matériel de phonèmes assez réduit, les explorateur·ices vont au fil des siècles s’en donner à cœur joie, à manier tous les assemblages aventureux possibles, et à y mêler prosodie et rythme pour un voyage chanté encore plus infini, qui est notre commune passion !

FOXP2, la grande découverte qui explique tout (jusqu’à…)

Essayons la génétique… Il y a quelques années, la communauté des curieux et curieuses de la Voix s’affole tout à coup : les progrès de la génétique auraient permis de découvrir le gène responsable de la parole ! Nom de code : Fox P2. Et voilà expliquée la présence de la parole dans la seule espèce humaine ! We are the champions… Las, passé les premiers émois, il faut se rendre à l’évidence : FOXP2 joue bien un rôle dans le développement de la parole, en permettant au cerveau de synchroniser l’intention acoustique avec le contrôle musculaire précis de la voix, la coordination fine et l’automatisation des séquences de mouvements très rapides (comme la transition entre consonnes et voyelles), la régulation des connexions neuronales, mais ça ne va pas plus loin. Bref, il ne crée pas la syntaxe ni la pensée symbolique, il n’est que le moteur de la boucle d’apprentissage audio-phonatoire. Et surtout : il est également présent chez les autres grands singes, et chez les oiseaux. Encore une fausse piste.

Notre hypothèse : bipédie, changements physiologiques, PLUS mutation du FOXP2

En réalité, ce qui semble avoir permis l’apparition de la parole et du chant chez homo sapiens, c’est la conjonction de ces deux phénomènes : la bipédie, et les modifications physiologiques qu’elle amène, PLUS la mutation du gène FOXP2 rendue possible par le développement cérébral des premiers hominidés.

Psychanalyse : la nécessité de la parole. Survivre, et vivre en société.

Appelons la psychanalyse à la barre! Voici ce qu’elle a à dire pour faire avancer notre enquête…

Selon elle, le petit humain a absolument besoin de la parole. Et cela pour au moins deux raisons: la parole est sa seule façon de survivre, et elle est aussi le moyen de vivre en société. Les psychanalystes nomment pulsion invocante le cri primal du nouveau-né, pulsion qui attend sa réponse : la voix de la mère qui berce, console, (souvent par le chant) et nourrit.

L’in-fans c’est-à-dire celui qui ne parle pas, est donc immergé très tôt dans un bain de langage qui va lui permettre d’abord de calmer sa terreur, puis de sortir de la fusion avec sa mère, avant d’entrer dans ce que Sigmund Freud appelait Culture, avec ses totems et tabous, que Jacques Lacan appellera plus tard le Symbolique, c’est-à-dire l’ensemble des lois, coutumes, symboles qui lui permettront de vivre en société sans s’entre-tuer, et de collaborer avec ses semblables. On parle ici bien sûr du langage parlé, mais aussi du langage chanté, car c’est bien l’une des fonctions de base du chant, de porter le Symbolique d’une culture.

(Vierge allaitant et anges musiciens Musée du Louvre, Jeanne d’Evreux 1307-1371)

Éthologie : Le Singe nu, dépendant de la parole.

Sceptique sur la psychanalyse? C’est à la mode de la décrier, je sais… Interrogeons alors un savant, un vrai (!), le témoin Desmond Morris, éthologue de son état, c’est à dire spécialiste du comportement des animaux. Il va corroborer notre thèse. Son bouquin le plus connu s’appelle le Singe Nu. Il y explique que Homo sapiens est le seul bébé à naître au monde totalement dépendant des autres. Pas de griffes, pas de dents, pas de poils, pas de fourrure maternelle pour s’accrocher, il est incapable de marcher, de se nourrir tout seul. Il est donc terriblement en danger, et ce n’est que la présence de sa mère et de son clan, qui lui permet la survie.

Collaboration humaine : l’intentionnalité partagée

Dans son ouvrage Aux origines de la cognition, Michaël Tommasello vient encore étayer notre hypothèse : il fait l’hypothèse que la différence cruciale entre Homo sapiens et les autres singes réside dans l’intentionnalité partagée. C’est-à-dire notre capacité à pouvoir lire dans le cerveau du partenaire, à partager des états mentaux, étape cruciale vers l’émergence et l’évolution de mécanismes de cognition culturelle sophistiqués, dont le langage ferait partie. C’est ainsi que se transmettent expériences, conseils, lois, mais aussi émotions, souvenirs, prospective….

Ce qui permet ce développement ? Notre gros cerveau, bien sûr, mais également le fonctionnement de notre expérience culturelle, qu’il compare à celle d’une clé à cliquets. Pas de marche arrière, sur le plan culturel, nous sommes condamnés à la marche avant. Nos expériences, nos apprentissages, se cristallisent, et se transmettent de génération en génération (ce n’est pas le cas chez les autres primates). Ainsi, chaque nouvelle génération hérite des outils matériels et intellectuels créés par les générations antérieures. Il en va bien sûr de même pour les chansons populaires, qui se transmettent et se modifient de générations en générations…

Alors, pour partager les expériences et survivre, on parle ou on chante? Eh bien, force est de constater qu’à ce stade,le chant remplit donc exactement les fonctions premières du langage : l’expression de l’état d’une civilisation, la transmission (poétisée de surcroît) de cet état, et la transformation perpétuelle de ces expériences par de nouveaux interprètes.

L’individu chantant parcourt donc bien les six fonctions du langage du linguiste Jakobson, illustrées dans la playlist ci-dessous. Fonction informative, quand il s’agit par exemple de fixer un rendez-vous secret (Down by the riverside), expressive quand il crie sa peine dans des complaintes [Une fillette de 15 ans], conative quand il illustre par exemple le mouvement du rouet [Kak na polie, Aux champs], phatique quand il ponctue son chant d’onomatopées [La Malcoiffée], poétique quand il joue sur les timbres et la rime, ou même métalinguistique quand il présente et explique son chant.

Les fonctions primaires du chant

Célébration religieuse, affirmation sociale, séduction, plaisir vibratoire.

Les premières traces de chant que l’on relève, ou plutôt qu’on suppute, sont liées aux inscriptions et aux traces retrouvées dans les grottes à partir du Paléolithique supérieur. On pense que ces grottes étaient le lieu de célébration de cérémonies qu’on dit multimodales. C’est-à-dire qu’en même temps on dansait, on chantait, on jouait d’instruments rudimentaires et on peignait sur les murs, pour invoquer des esprits ou une transcendance. On peut remarquer au passage que le hip-hop, qui conjugue graf, rap et danse ressuscite cette conjonction, peut-être son succès est lié à ça… Et rappeler aussi que dans le chant trad, la danse n’est jamais loin !

(Image générée par IA)

Prehistoric people dancing and playing instruments around a fire in a cave

Donc l’une des premières fonctions du chant, c’est la célébration religieuse qui contribue à souder la communauté autour de croyances communes. Croire aux mêmes forces de l’esprit, qui expliquent et ordonnent le chaos du monde ça aide, car ce qui réunit les hommes en premier lieu, c’est la pétoche ! La peur de la nature, et de ses phénomènes inexpliqués. Avec un ou des dieux, tout s’explique, cela fait fonctionner une société autour de symboles et de références communes. Le chant lui est là pour rappeler ces références, égrener mises en garde et avertissements, rappeler les interdits et tabous communs, et exalter l’adelphité.

Chanter pour affirmer l’existence d’un groupe et de son territoire

Une autre fonction essentielle et profondément politique du chant est d’affirmer l’existence d’un groupe social, d’un territoire, et parfois de le défendre. Chanter pour rallier les troupes est quelque chose que nous avons toujours fait, et que nous faisons encore ! Pensez aux hymnes nationaux, aux chants de football, aux slogans de manifestation… Même dans les opéras, par exemple le Va, pensiero de Giuseppe Verdi, dans Nabucco, qui est devenu l’hymne des révolutionnaires italiens ! Plein de chansons populaires jouent bien sûr le même rôle, c’est certain. Ici, les rouergats des plateaux se moquent de ceux de la vallée

Aujourd’hui, cette fonction survit également dans les chants de conflits sociaux ou politiques, comme on peut le voir dans ce chant des mondines, ouvrières des plantations de riz. Elles rallient les troupes pour créer le premier syndicat d’ouvrières, La lega. Le clip est extrait de Novecento, le sublime film de Bertolucci.

Séduction

Pour continuer sur les fonctions primaires du chant, on peut en évoquer une autre, également liée à la survie de l’espèce : le chant sert aux mâles à séduire les femelles ET VICE VERSA, dans tout le règne animal. On a tous été ébouriffés, c’est le cas de le dire, par le chant du rossignol ou les parades amoureuses des animaux. Comment imaginer que le singe nu que nous sommes se soit passé du chant pour sa parade amoureuse ? Bien sûr il l’a fait par le passé, et bien sûr il le fait encore, la sérénade, l’aubade, le répertoire des chanteurs de charme, les crooners, les divas, les queen of soul… ça marche encore…

Jouissance vibratoire

J’en viens à une troisième fonction primaire du chant, découlant des deux premières, qui est la jouissance vibratoire qu’il procure, bien entendu. Quand nous chantons, nous sommes enveloppés dans un bain de son, de fréquences harmoniques, qui touche l’ensemble de notre corps. En effet notre carcasse entière, constituée d’eau, de solides et d’un peu d’air, entre en vibration avec celle de nos congénères quand nous chantons. Je suis touché par la voix de mon voisin de chorale, touché au sens propre, c’est-à-dire ma peau, mes os, mes fascias, se mettent à vibrer à l’unisson des siens. Ça, tout le monde l’a constaté, pour peu qu’il ait fait cette expérience une fois.

Mais la particularité de l’espèce humaine par rapport aux autres mammifères, et en particulier ceux qui nous sont les plus proches, les singes, c’est la pratique en plus de l’hétérophonie, de l’homophonie, et plus récemment, de la polyphonie.

Homo Polyphonis

Dans le règne animal, n’existent ni homophonie (quand tout le monde chante la même chose, démarre et s’arrête en même temps), ni polyphonie. Ce qui se pratique, c’est l’hétérophonie, plusieurs parties parlées ou chantées se superposent qu’elles aient ou non forcément de rapport les unes avec les autres. Prenons l’exemple du hurlement des loups, il y en a un qui commence, et les autres le rejoignent pour proposer des mélodies qui ressemblent à la première mélodie, sans être tout à fait la même, mais qui démarrent à contretemps et s’arrêtent à contretemps.

L’hétérophonie: une meute de loups dans le parc de Yellowstone.

Y a-t-il de l’hétérophonie chez les humains ? Pour la blague, on pourrait dire que les « Joyeux anniversaire » entonnés au restaurant ou en famille, c’est de l’hétérophonie ! Ça démarre pas ensemble, ça s’arrête pas ensemble, et ça juxtapose plusieurs tonalités….

Reste la polyphonie , invention spécifiquement humaine: plusieurs voix qui démarrent et finissent ensemble et ont un rapport harmonique les unes avec les autres. On parle de polyphonies déjà chez les babyloniens, les assyriens, les égyptiens, sans parler des Pygmées Aka en Afrique centrale, des chants des Amérindiens, du chant inuit, ou des Wagogo de Tanzanie, incroyables bâtisseurs d’architecture polyphonique!

Je vous demande pardon, si vous pensiez encore que la polyphonie était une invention de l’Occident. Ce que nous avons inventé, c’est l’utilisation de la polyphonie comme une arme de colonisation ! Les jésuites an Amérique latine, c’est le missel dans une main, l’harmonium dans l’autre, et l’épée du conquistador pas loin! Nous avons colonisé (on dit « découvert ») le monde entier, détruit les populations, les cultures, les traditions musicales, puis imposé notre polyphonie, et prétendu ensuite l’avoir inventée ! Peu de pays ont résisté à la « peste » du langage tonal occidental, (comme à la variole!), qui a tout dévoré sur son passage. Il faut aller loin vers l’Orient pour retrouver de la modalité et des tempéraments inégaux. Nous sommes les champions de la force brute et du soft power, we are the champions!

Chanter ensemble : synchroniser les rythmes corporels fondamentaux.

Pour en revenir aux (nombreux) effets bénéfiques du chant collectif, chanter ensemble nous relie, mais encore plus que ce qu’on pensait ! On a aussi mis en valeur ces dernières années le fait que chanter ensemble permet de synchroniser les rythmes fondamentaux du corps des interprètes. Les battements de cœur, le rythme de la respiration, et même, on le sait grâce aux neurosciences, les ondes cérébrales de personnes qui chantent encore ensemble, se synchronisent. Et elles se synchronisent dans une gamme de fréquence particulière, que l’on appelle le rythme Mu, comme la lettre grecque. Ce rythme, il vient des régions motrices et sensorielles du cortex, et il est lié à la vue de mouvements. Il témoignerait donc de l’activation de nos neurones miroir, ceux qui s’activent quand on voit, sent, ou entend un ou des congénères avoir une activité.

Le côté obscur du chant

Danser, peindre, chanter ensemble, ça synchronise notre respiration, nos battements de cœur, nos cerveaux, ça crée du plaisir partagé. Mais pas seulement ! C’est aussi très politique, car cela permet de faire entrer en transe un groupe, de le souder par cette sensation de sortir de son corps, de se dépasser. Avec toutes les dérives possibles, car un groupe plongé dans cet état là est aussi un groupe facilement manipulable. Et on sait ce qu’une foule chauffée à blanc par un orateur ou des chants communs peut accomplir… Pensez aux chants religieux, bien sûr, mais aussi aux discours politiques, aux chants de hooligans, et aux chants de guerre. Le côté obscur de la politique. Même le grand Théodore Botrel s’est illustré dans ce genre belliqueux!

Il est temps de voir maintenant comment ces fonctions primaires du chant ont pu s’incarner, s’imaginer, se fixer dans les pratiques populaires.

Chant populaire vs chant classique

Juste un mot concernant le chant classique, mon esthétique première : naturellement, il utilise exactement les mêmes fonctions fondamentales du chant, mais la différence est qu’il les stylise à l’extrême, dans un but esthétique et de performance. Le grand clivage se produit lorsque l’on passe de la favola in musica de Monteverdi, (conte en musique) au début du XVIIe siècle, au bel canto au début du siècle suivant. Chez Monteverdi, la musique correspond exactement à la prosodie de la parole, comme on l’entend dans le récitatif inaugural de son Orfeo, qui pose le décor de la pièce.

Au début du XVIIIe siècle, avec l’avènement du bel canto, le son et la virtuosité vont progressivement prendre le pouvoir sur le sens et la prosodie. (Parfois pour le meilleur, bien sûr) !

Chant populaire, chant à fonctions

Le chant populaire en revanche,dans son biotope, c’est-à-dire en dehors des formes de mise en scène ou de spectacularisation de ces 50 dernières années, est toujours un chant à fonction. La berceuse pour endormir l’enfant, la comptine pour lui apprendre à compter, à nommer. Le chant religieux, pour souder une communauté et invoquer une transcendance. La complainte, pour raconter une histoire… Il faut y ajouter les chants qui accompagnent des moments de la vie : naissance, passage à l’âge adulte, funérailles… Ici, un Miserere de Sardaigne qui pourrait émouvoir le plus endurci des cœurs!

Ajoutons les chants qui accompagnent les moments de l’année, semailles, moissons, battages, vendanges, les chants de travail, qui rythment l’ouvrage, le chant à la marche, et bien sûr les chants à danser…

Bref le chant populaire, c’est pas fait pour faire joli, (même si bien sûr, ça l’est souvent!), c’est pas fait pour être original, c’est fait pour être efficace, raconter ce que ça a à raconter, et se transmettre une culture de façon orale.

Conclusion

L’être humain est un être de manque. Le langage vient border la béance de ce manque, mais là où la parole achoppe et se heurte à l’indicible, le chant prend le relais, et nous conduit vers l’inouï, c’est à dire ce qui n’a jamais été entendu. Chanter, ce n’est pas juste transmettre de l’information avec une mélodie ; c’est réinjecter de la jouissance vibratoire et du sens pur (du logos) dans l’incompréhensible.

Je dois ici me référer au penseur français Roland Barthes. Voici un large extrait d’un article sorti en 1972, Le grain de la voix.

Ecoutez une basse russe (d’Eglise : car pour l’Opéra c’est un genre où la voix tout entière est passée du côté de l’expressivité, dramatique : une voix au « grain » peu signifiant) : quelque chose est là, manifeste et têtu (on n’entend que ça), qui est au-delà (ou en deçà) du sens des paroles, de leur forme (la litanie), du mélisme, et même du style d’exécution : quelque chose qui est directement le corps du chantre, amené d’un même mouvement à votre oreille, du fond des cavernes slaves, comme si une même peau tapissait la chair intérieure de l’exécutant et la musique qu’il chante. Cette voix n’est pas personnelle : elle n’exprime rien du chantre, de son âme; elle n’est pas originale (tous les chantres russes ont en gros la même voix), et en même temps elle est individuelle : elle nous fait entendre un corps qui, certes, n’a pas d’état civil, de « personnalité », mais qui est tout de même un corps séparé; et surtout cette voix charrie directement le symbolique, par dessus l’intelligible, l’expressif […] Le « grain », ce serait cela : la matérialité du corps parlant sa langue maternelle : peut-être la lettre; presque sûrement la signifiance.

Barthes distingue donc le signifié (le sens), le signifiant (les mots et les notes), et ce qu’il appelle la SIGNIFIANCE — l’émergence sensuelle, corporelle du sens, le géno-chant. La signifiance est ce qui nous plonge dans une immense émotion en écoutant une chanson, même si nous ne comprenons pas les mots, ni le sens de cette chanson. Ainsi, chanter n’est pas seulement transmettre une information avec une mélodie ; c’est réinjecter dans l’incompréhensible le plaisir vibratoire, le sens pur (logos), et accéder à la sublimation.

Reste un dernier paradoxe : en chantant, nous sculptons l’éphémère, nous bâtissons des cathédrales de vent! Nous proposons une forme évanescente, vouée à s’évanouir à peine esquissée (c’est un peu moins vrai depuis l’avènement de l’enregistrement sonore)!

C’est une tentative enthousiasmante, mais désespérée d’appréhender le Réel, le Chaos originel, et de lui donner une forme, donc un sens. Et pourtant, nous continuons, encore et toujours, de dire le monde, de raconter notre quotidien, nos aspirations, pour conserver notre humanité, et garder une trace des civilisations disparues. Une trace charnelle, vivante, organique, qui n’est pas de l’ordre du souvenir, ou du mémorialisme, mais bien une manière de revivre DANS NOTRE CHAIR les aspirations, les souffrances, les sentiments des générations disparues.

Une fois n’est pas coutume, une photo personnelle: ma mère et ma fille, toutes deux porteuses d’une tradition familiale de la musique…

En conclusion, si chanter, c’est porter une parole, d’une transcendance vers une incarnation, (ou l’inverse), ou encore dialoguer entre incarnations, le chant populaire porte cette parole universelle sans l’encombrer du Moi, ni même du Je, là où le chant classique, dans son désir de virtuosité et de performance a tendance à réinjecter de l’ego à gogo.

Chanter, ce serait donc explorer un espace de communication vibratoire, où le sens et le style n’ont pas le premier rôle, un espace où ma voix n’a d’intérêt que si elle se soutient de la présence d’autres voix, et d’une parole à porter. À méditer, quand il nous faudra, au quotidien, nous protéger des forces obscures qui menacent, et tentent déjà de nous confisquer notre parole, qu’il s’agisse du fascisme ou de l’Intelligence Artificielle… El pueblo unido jamàs sera vencido… Chantons, sœurs et frères, résistons, ne nous laissons pas confisquer notre Parole!

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