Petit dictionnaire amoureux et amusé de l’enseignement du chant… Version 2.1

Ça fait un moment que ça me trotte dans la tête. Tordre le cou à quelques lieux communs, mais sans se prendre au sérieux, et en prenant un peu de recul sur mon activité… Que personne ne s’y méprenne: je me compte au nombre de ces enseignant·es ayant tenu ces propos. C’est de la caricature, et de l’auto-caricature. C’est une ébauche, et je compte bien sûr sur vous, vos témoignages et votre plume pour enrichir ce dico! A vous lire!

Aigus. C’est le Graal, l’Alpha et l’Oméga ! L’objet d’une quête incessante, partagée par élèves et enseignants. On les a ou on ne les a pas, c’est comme la Grâce… Si on les a, faut les garder, si on les a pas, faut les avoir. À quoi servent-ils vraiment ? Personne ne le sait, mais tout le monde s’en fout, d’ailleurs à quoi sert le Graal ? Quelquefois on précise la quinte aigüe (chic!), ou les grands aigus (c’est encore plus aigu alors?), mais juste les aigus, ça suffit à mettre tout le monde d’accord. On peut feindre de s’intéresser aux notes qui précèdent, mais pas parce qu’elles auraient un intérêt intrinsèque, c’est juste qu’elles préparent l’aigu. Idem pour les notes qui suivent. C’est bien s’il y en a dans un air, sinon ne pas craindre d’en rajouter, personne ne s’en plaindra (sauf les compositeurs, ou la tradition, ou le bon goût, mais si l’aigu est beau, nul n’y trouvera à redire!). Exemples : « … oui, mais il/elle a de beaux aigus », « les aigus, c’est comme le chocolat dans une boîte, tu prends, tu prends, et un jour, y’en a plus ! ».

Baryton Martin. C’est un peu le yeti, ou le monstre du Loch Ness, tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu ! Ce serait un ténor imparfait (comprendre qui n’aurait pas ses aigus), mais avec des couleurs de baryton, mais quand même des aigus faciles, mais pas un timbre de ténor. Tout le monde suit ? C’est néanmoins la seule façon acceptable d’être baryton. On dit aussi baryton bien élevé.

Colonne d’air . Un magnifique serpent de mer. C’est un peu comme le ruissellement, ça n’existe pas, mais faut faire comme. Est-ce de l’os, du muscle, du trou, de l’air ? Pour paraphraser Coluche, « c’est comme Dieu ou le sucre dans le lait chaud, c’est partout et ça ne se voit pas, et plus on le cherche, moins on le trouve » !

Côtes. Personne ne sait exactement combien il y en a, donc ne pas craindre de lancer un chiffre au hasard, mais quand même essayer qu’il s’agisse d’un chiffre pair, la supercherie serait vite éventée. Il y les vraies, les fausses et les flottantes, le nombre peut varier selon notre humeur du jour. Comme chacun le sait, elles doivent rester ouvertes pendant la phonation. Chacun le sait, mais personne n’explique pourquoi, c’est juste que … chacun le sait ! Aux élèves qui se plaindraient que c’est très difficile à réaliser, notoirement inconfortable, et surtout inutile, ne pas révéler le fonds de votre pensée (c’est vrai que c’est très difficile à réaliser, notoirement inconfortable, et surtout inutile), mais rappeler d’un ton docte que vous n’avez jamais prétendu que c’était facile d’apprendre à chanter. Sous-entendu : ‘j’en ai bavé quand j’ai fait mes études, tu crois quand même pas que tu vas y arriver facilement » ?

Crespin, Régine. Chanteuse française, une de celles à avoir eu une carrière internationale. Dotée d’un tempérament de feu, et d’une gouaille certaine, on lui prête de très nombreuses formules. (Exemple « On chante sur ses intérêts, pas sur son capital »). Comme elle n’a pas publié d’ouvrage sur la pédagogie, et seulement raconté ceux de ses souvenirs dont elle voulait bien se souvenir, on peut mettre dans sa bouche tous les propos qu’on n’ose pas s’attribuer, même légèrement vulgaires. C’est pratique, et elle n’est plus là pour se défendre ! « Comme disait la Crespin… » . Notez que ça marche aussi avec Gabriel Bacquier, Michèle Command et quelques autres, qui n’ont pas non plus fait d’étincelles dans la pédagogie, mais avaient le sens de la formule. Et puis on peut aussi inventer et des citations et des auteurs·rices, c’est très marrant et ça vous pose !

Cul. Egalement antonyme de savon dans l’expression « Ça sent le savon -voir cette entrée- ». Signifie qu’il y a du vécu dans la voix, et de la sensualité. À attribuer à Crespin, ou Bacquier, si on assume pas. Sinon, c’est un peu comme le ventre, ça désigne une zone aux contours flous, ça peut être le périnée, l’anus, les muscles fessiers, le bas du dos, voire le carré des lombes, en tous cas, c’est utile !

Diaphragme. Comme chacun le sait, on ne le sent pas, donc inutile d’en parler.

Diaphragme. Nan, je rigole, parlons-en, mais de préférence pour dire n’importe quoi.

Diaphragme. Bon, d’accord. Alors, c’est une membrane, qui s’agite comme un drap dans le vent. Je t’assure, je l’ai entendu, ça ! Variantes : le tapis volant d’Aladdin, la pédale…Il faut le garder bas pendant l’expire, l’enfoncer, le remonter, le contracter, le détendre, c’est suivant comme c’est s’lon, sauf que c’est pas possible normalement, mais en fait si. Mais je ne peux pas te l’expliquer, puisqu’on ne le sent pas… Tu devras donc revenir pendant des semaine,s jusqu’à e que tu puisses le commander. N’oublie pas mon petit cadeau… Pour en signifier l’emplacement et la position, faire un petit geste horizontal imprécis, quelque part entre le nombril et les tétons, de toutes façons, on le sent pas, et on est pas des toubibs, hein ?

Images. Mais que serions-nous sans elles ?Elles nous dispensent de toute connaissance théorique, nous absolvent de toute accusation d’ignorance, et nous parent d’un voile resplendissant d’imagination et de sens artistique ! Comme c’est très vague et que ça ne mange pas de pain, on peut en changer souvent, ou employer toujours les mêmes. Autre avantage, comme dirait ma maman, « si ça fait pas de bien, ça fait toujours pas de mal ! ». Autrement dit, une explication inexacte peut faire du dégât, une image ne fait courir que le risque de n’avoir aucun résultat, sinon … imaginaire !

Interprétation. Indéfinissable, et ne surtout pas définir. Quand le texte, le rythme, la mélodie, ET LES AIGUS sont là, on peut prendre un air pénétré et annoncer qu’on va travailler l’interprétation. Si l’élève répond qu’il est grand temps en effet, lui rappeler avec condescendance que sans votre aide, il en serait encore à annoner son Vaccaï, et que c’est sur sa technique vocale qu’on le jugera.

Italien. Il est inutile de le parler (on est français, quand même), mais préférable de faire semblant, c’est TELLEMENT plus chic. On parlera donc d’appoggio, tellement plus parlant que le vulgaire appui, de tenore lirico spinto, de voce di testa, c’est beau, c’est mystérieux, c’est exotique. Exemple : « fais cette phrase-ci sul fiatto » – ne surtout pas expliquer, ça romprait le charme- . Ou bien « vomitare -ossia bebere- la voce » personne ne sait ce que ça veut dire, mais c’est une image, et les images, ça ne se discute pas (voir cette entrée) !

Langue. Bon, d’accord, c’est un organe complexe (huit paires de muscles plus un muscle central). Mais est-ce une raison pour proférer autant d’approximations à son sujet ? Elle doit être plate chez les uns, bombée chez les autres, derrière les dents du bas, en creux (comme s’il y avait une petite flaque d’eau au milieu, je te jure, je l’ai entendue celle-là!)… Il y en a des, on devrait la leur arracher, pour en finir ! Allez, je prends un risque en proposant mon idée de la position de la langue. Devine quoi ? Elle bouge tout le temps ! Et puis comme disait le fabuliste Esope, « c’est la meilleure et la pire des choses ». Citons encore Fedor Chaliapine, la grande basse russe : «Qui enfonce sa langue gagne un double menton mais perd sa voix ».

Larynx (anatomie). Et puis quoi encore ? On est pas des médecins ! Il doit être bas, c’est tout (ou haut, ou quelquefois haut et … voir supra). Comme on ne le sent pas, pas besoin de savoir comment ça marche.

Larynx (position). Objet de controverses infinies. Il devrait être bas tout le temps, ou bien haut tout le temps, ou bas dans l’aigu et haut dans le grave, ou le contraire, ou … Comme personne ne peut contrôler facilement sa position, ça occupe beaucoup de temps dans un cours, et ça donne du standing à l’enseignant, qui n’y parvient pas non plus, mais peut le prétendre sans soucis, car l’élève n’entend rien !

Méthode. Tout·e enseignant·e digne de se nom n’a pas une approche, terme bien trop modeste, mais une méthode. C’est bien mieux si elle est déposée, et qu’on doit mettre un © devant ! Mieux, et du coup plus cher, évidemment ! Une approche, ça se transmet, ça se copie, ça se transforme, une méthode, ça se transmet moyennant finances, ça s’utilise moyennant finances, etc… Exemple :

Je chante seul quelquefois,
Mais chanter n’est pas commode.
Tra la la la la la la la la la la la la,
Ce n’est pourtant pas la voix,
la la la la la la la la la la la la la,
Qui me fait défaut, je crois.
La la la la la la la la la la la la la la la la la la la.
[il fait un couac]
Non, c’est la méthode, c’est la méthode,
c’est la méthode, la méthode!

Offenbach, couplets de Frantz, les Contes d’Hoffmann.

Pensée magique. Forme d’enseignement qui consiste à répandre à l’envi des lieux communs glanés dans divers cours ou stages. Ex : « On respire par le ventre », ou « On chante dans le masque ». A encore cours dans de nombreux cas, et de belles heures devant elle…

Périnée. C’est une religion, un culte qu’il faut embrasser, comme celui de ses prêtres·ses. Si t’en parles pas, t’es un ringard. Si t’en parles mal, un danger public. Si t’en parles trop, un obsédé. MAIS… il faut rester évasif, tout ça est mystérieux ! C’est LE secret le mieux gardé de la pédagogie actuelle. Seul·e·s quelques éveillé·es ont eu la révélation de son rôle dans la phonation, et en réservent le secret à celles et ceux de leurs disciples qui le méritent… En mission parmi les pharisiens et les béotiens, iels ignorent les quolibets des uns, les invitations au partage et les questions des autres, et préparent en grand mystère l’avénement d’un nouvel Âge de la pédagogie… En attendant, les tâcheron·nes de la pédagogie continueront de transpirer sur le diaphragme et le larynx, loin de la Vérité, et pourtant si près…

Périnée (anatomie). Et pis quoi encore ? On est pas des gynécos… Il est peut-être en hamac, ou peut-être en coupole, il ne faut pas pousser dessus, ni le contracter, ça doit être tonique, mais pas trop, c’est une contraction volontaire, mais pas vraiment, c’est comme le stop-pipi, mais différent… Des questions ?

Personnalité. Il est bon que l’élève n’en ait pas trop, car on risquerait de ne pas déceler dans sa voix ce qu’il doit à son professeur, vous. (Ceci est valable si vous êtes son dernier enseignant en date. S’il y en a eu d’autres après, deux cas de figures : 1) l’élève chante bien, et c’est de toutes façons et de toute éternité votre travail qui porte ses fruits, 2) il chante mal, et votre merveilleux travail a été détruit par le suivant ou la suivante. De toutes façons, il ou elle n’aurait JAMAIS du aller voir ailleurs).

Plaisir. Crois-le ou pas, certain·e·s plaisantin·e·s prétendent qu’on peut en éprouver dans l’apprentissage du chant ! Et puis quoi encore ? Tout le monde en a bavé en cours, au conservatoire ou en privé, il convient de faire subir à ses élèves ce que l’on a subi !

Savon. Comme dans « ça sent le savon ». Locution qu’on emploie quand on s’ennuie, mais qu’on peut pas le dire. Le son est bien, les notes y sont, le rythme aussi, mais … « ça sent le savon », c’est trop propre, trop lisse. Inutile de te dire, cher·e lecteur·trice, que ça fait TRÈS plaisir à l’élève, qui ne se sent PAS DU TOUT humilié·e !

Tessiture. Objet de discussions sans fin. Pour qui ne voit pas de quoi il s’agit (dans la majorité des expressions vocales donc, où ce classement n’a pas cours), il s’agit de classer les voix selon des catégories SCIENTIFIQUEMENT ETABLIES. On est (on naît?) basse, baryton, ténor, alto, mezzo ou soprano. Enfin, bien sûr, il faut rajouter des précisions, il y a des gradations : dramatique, lyrique, léger (on dit leggiero) , aigu, colorature, spinto, martin, mais c’est scientifique. Par exemple, on est soprano drammatico d’agilità e di forza. comme ça, les choses sont claires. Et scientifiques. Cependant, aucun enseignant digne de ce nom ne saurait accepter un·e nouvel·le élève sans lui annoncer d’un air pénétré qu’on (comprenez l’incapable qui m’a précédé·e) s’est complètement trompé sur sa tessiture. Exemple : « mais enfin, tu es ténor, comment on –voir plus hauta pu te classer comme baryton ». Confirmer l’élève dans sa tessiture serait reconnaître qu’un·e autre enseignant·e ait pu avoir raison, c’est impensable. Et puis comme ça, ça fait du travail, il faut trouver ses aigus (voir cette entrée) ! On en reprend pour quelques années. Notons que ça ne marche que rarement dans l’autre sens (de ténor à baryton, ou de soprano à mezzo), sinon il n’y a plus d’aigus à travailler, et on s’ennuie. Et puis, l’élève risquerait de se sentir confortable, et alors à quoi on servirait ? Peut aussi servir de signifiant déterminant, comme dans « je suis soprano », ou « je suis alto, parce que je n’ai pas mes aigus (voir cette entrée) ». Ou bien, « il est ténor mais m’embête -lire à haute voix- ».

Varièt’. (prononcer avec une pointe de dédain).Tout ce qui n’est pas classique. De Maurice Chevalier à Céline Dion, en passant par Starmania, ça fait du monde… C’est simple, tu chantes « variet’ », ou … tu chantes tout court . On peut chanter ça en fin de soirée, pour montrer qu’on sait faire, même si on sait pas ! C’est simple, tu fais tout très fort en voix de poitrine, avec des ports de voix, et c’est parti.

Ventre. Zone assez indéfinie, quelque part entre le bassin et la cage thoracique. Quelquefois on précise « bas », mais rarement haut. Souvent convoqué, rarement expliqué, souvent montré du doigt (« ça se passe là »)… Contient des muscles (mais ne pas détailler, on fait pas médecine!), des viscères (appeler ça le mou, ou le yaourt, sinon faut les nommer, ça demande du travail, et puis ça embrouille l’élève). Il faut selon les écoles, le rentrer, le sortir, pousser dessus, le gonfler… À chaque fois qu’on change d’enseignant·e, c’est différent, c’est inépuisable. Exemples : « Rentre le ventre », « ça vient du bas-ventre », « Pousse comme pour aller à la selle », « colle le nombril à la colonne », de très nombreuses variantes…

Les entrées en projet…

Cul

Couleur

Abdominaux

Détente

Pantin

Poisson

I (voyelle)

Secret

Âneries

Callas

Naturel·le

Voile du palais.

A suivre…


			

2 réflexions au sujet de « Petit dictionnaire amoureux et amusé de l’enseignement du chant… Version 2.1 »

  1. Tu as l’intention de publier chez Plon dans leur géniale collection des dictionnaires amoureux ?
    Excellente idée !
    Auto-dérision, oui ! Je te lis et t’entends en même temps prononcer tous ces beaux mots italiens et autres 😄
    Continue !

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